Le prisonnier des Grands Lacs @ L'Agence d'Information

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Le prisonnier des Grands Lacs

Vers un dénouement positif du cas Nkunda ?

24/01/2014 Analyses

Si l’histoire a démontré que l’ancien président du CNDP n’était pas à l’origine des problèmes qui sévissent encore aujourd’hui à l’Est de la RDC et dans tout le pays, son élargissement – mesure à prendre dans un cadre régional et par volonté du président Kabila –, pourrait être l’initiative majeure pour consolider le processus de paix et mettre fin à une situation de non-droit.

If history has shown that the former chairman of the CNDP was not the cause of problems that still plague today in eastern DRC and throughout the country, its enlargement – action that should be taken in a regional framework and by the will of President Kabila –, could be the major initiative to consolidate the peace process and put an end to a situation of lawlessness.


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L’Agence d’information

(22/01/2013)

C’est en regardant le journal télévisé, dans la nuit du 21 au 22 janvier 2009, lorsqu’il se trouvait dans la salle de réception du Lake Kivu Serena Hotel de Gisenyi, au Rwanda, que le général Laurent Nkunda Mihigo a pris connaissance de son arrestation par les autorités rwandaises. Avec ces dernières, en la personne notamment du général James Kabarebe, à l’époque patron des armées au pays des Milles collines, il travaillait alors à planifier les opérations à venir pour démanteler les Forces démocratiques de libération du Congo (FDLR), la rébellion contre Kigali, dirigée par des anciens responsables du génocide des Tutsi de 1994, agissant dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC).

Les hauts gradés de l’armée régulière congolaise (FARDC) auraient dû également participer à la réunion à laquelle le général Nkunda avait été invité en tant que président du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), la rébellion congolaise qui avait accepté de négocier avec le gouvernement de Kinshasa après lui avoir infligé de sérieux revers sur le plan militaire.

Une réunion tripartite donc, pour sceller la paix en RDC et accéder à la revendication principale du CNDP : la traque contre les FDLR qui, depuis 1994, commettent des atrocités au Kivu et menacent la frontière rwandaise. Ce qui explique la participation rwandaise à cette étonnante et soudaine manœuvre diplomatico-militaire, véritable tournant dans les relations entre Kinshasa et Kigali, jusque là accusé par le président congolais Joseph Kabila de soutenir le CNDP.

En réalité, la réunion tripartite n’en était pas une et le but véritable de la manœuvre ne visait pas les FDLR mais la démobilisation de l’armée du CNDP (ANC), dont les troupes auraient dû rapidement intégrer les FARDC. Faire sortir le général Nkunda du tableau, cela avait été la condition posée au président rwandais Kagame autant par Kabila que par l’alors commissaire européen au développement, le sinistre Louis Michel, artisan d’un deal qui allait court-circuiter les pourparlers de paix de Nairobi entre les délégations de Kinshasa et du CNDP et sous la houlette des Nations Unies et de l’Union Africaine.

En se rendant à Gisenyi, Laurent Nkunda savait ce qui l’attendait. Devant les officiers de l’ANC qui le suppliaient de ne pas y aller et se déclaraient prêts à se battre, si nécessaire, même contre l’armée rwandaise (RDF), le général rétorqua que ce n’était pas son intention d’embraser la sous région. Quelques jours auparavant, il avait été la cible d’un putsch interne mené par son chef d’état-major Bosco Ntaganda avec le soutien – disait-on à l’époque – de James Kabarebe. Le putsch ayant avorté, il ne restait à ses ennemis que la mise hors jeu violente du général.

Cinq ans jour pour jour après, le général Nkunda est toujours aux arrêts dans une situation de non-droit, sans chefs d’inculpation ni procès, dans ce que le professeur Ka Mana, président du Pole Institute de Goma, a appelé « les geôles des calculs politiques à court terme ». Car, cinq ans après, les problèmes posés par le cahier de charges de son mouvement n’ont pas été résolus et au contraire, se sont aggravés :

• les réfugiés congolais dans les pays voisins ne sont pas rentrés et leur nombre a augmenté ;

• les FDLR n’ont pas été désarmées et constituent de plus en plus une menace pour la paix dans une région que des forces occultes veulent déstabiliser ;

• la réconciliation nationale n’a pas eu lieu dans un contexte politique où les relations intercommunautaires et celles avec les pays voisins sont envenimées par la xénophobie et les discours haineux ;

• la réforme des FARDC est un vœu pieux et, malgré la « victoire » médiatique contre le M23, l’armée demeure presque inexistante, une source d’insécurité, de surcroît infiltrée par les FDLR et incapable de se battre même contre la petite rébellion des ADF-Nalu ;

• la transparence dans les transactions commerciales reste une utopie dans un Etat à gestion patrimoniale, où des milliards (!) de dollars sont engloutis dans les commissions versées pour la conclusion de contrats léonins.

C’est pour la poursuite de ces objectifs – restés lettre morte depuis les accords du 23 mars 2009 qui ont suivi l’arrestation de Nkunda – qu’une nouvelle rébellion était née en avril 2012 pour prendre fin avec les accords de Nairobi en décembre 2013.

Laurent Nkunda était un dirigeant trop visionnaire et l’avenir qu’il envisageait pour son pays, la RDC, menaçait trop d’intérêts pour ne pas susciter l’admiration de ses partisans et l’hostilité de toutes les forces assises à la table opulente où les immenses ressources du Congo sont servies. Suite à sa montée en puissance en fin 2008 – les territoires qu’il contrôlait au Kivu étaient largement plus étendus de ceux que ses héritiers du M23 ont administré en 2012-13 –, on lui reprochait l’ambition d’arborer un programme national au lieu de se limiter à la protection de sa propre communauté. Grand cynisme de la raison politique des uns et des autres, tous au courant, comme Laurent Nkunda, de ce que l’insécurité des populations de l’Est n’était que la conséquence des agissements d’un leadership fondé sur la prédation et l’exercice de la violence davantage que sur le partage des bénéfices des richesses du pays. De la part des nombreux parrains et clients du régime, il fallait à tout prix hier, comme il le faut aujourd’hui, sauver le soldat Kabila, toujours disponible à assurer à ses partenaires des contrats juteux en échange d’une protection sans limites.

Le général, en revanche, songeait à une autre forme de pouvoir. Ses idées, assez simples, réfutaient en bloc une notion de gouvernance fondée sur l’« homme providentiel » ou « du dernier recours ». « Regardez le Congo maintenant », disait-il, « et imaginez ce qu’il pourrait devenir avec un bon leadership ! » Et, lorsqu’on lui demandait si c’était lui l’homme qui aurait pu apporter ce leadership, il répondait sans hésiter : « Je ne parle pas d’un individu quand je soutiens la nécessité de changer de leadership. Je parle d’un état d’esprit, d’un savoir faire collectif. Un homme ne peut pas changer le Congo, un leadership, oui ! » Dans ces propos confiés à la journaliste américaine Georgianne Nienaber quelques jours avant son arrestation, on repère ces concepts d’action commune et de génie collectif, établis comme fondement de la cohésion de la Nation et de son développement. Ce qui fait de sa pensée une barrière insurmontable contre toute forme de tribalisme, de xénophobie et de racisme.

Lorsqu’il s’attelait, avec ses proches, à l’élaboration d’un projet d’une nouvelle architecture institutionnelle pour un pays si vaste et qui n’a pas encore trouvé sa forme approprié d’Etat après son indépendance, Laurent Nkunda soutenait qu’aucun territoire dans les différentes provinces du pays devait être homogène ethniquement. Et qu’on devait en dessiner les contours à partir de ce principe. Pendant la rébellion qu’il a menée de 2004 à 2009 – où il a par ailleurs fait preuve d’un talent militaire assez fécond –, il s’adressait aux gens des villages qu’il arpentait régulièrement pour rappeler que, dans le temps et avant les manipulations politiciennes, toutes les tribus savaient comment vivre en harmonie entre elles.

Aujourd’hui que la paix est à nouveau d’actualité en RDC et que l’on attend du président Kabila l’application effective des clauses des protocoles signés le 12 décembre à Nairobi, parmi lesquelles une mesure d’amnistie est en gestation à l’Assemblée nationale, la libération du général Nkunda serait certainement l’acte décisif et emblématique d’un processus de réconciliation nationale.

Avant la fin de la guerre, dans un courrier du 23 octobre 2013 adressé au président ougandais Yoweri Museveni, qui a joué le rôle de médiateur entre la rébellion du M23 et Kinshasa, Bertrand Bisimwa, président du M23, écrivait ces lignes portant sur les modalités de retour des réfugiés congolais dans leurs terres du Kivu : « S’agissant particulièrement du cantonnement et pour une meilleure sécurité des réfugiés retournés dans les zones actuellement sous contrôle de notre mouvement, nous exigeons que nos troupes soient cantonnées dans les mêmes sites avec les retournés ainsi que le Général Laurent Nkunda Mihigo retenu au Rwanda depuis le 22 janvier 2009 et qui devra être ramené au pays pour y vivre comme citoyen ordinaire. »

Les raisons de sa captivité étant caduques, car l’histoire vient de démontrer que les problèmes, persistants en son absence, n’étaient certes pas dus à son action, l’hypothèse de son élargissement est aussi liée à l’existence d’un cadre régional, la Conférence internationale de la région des Grand Lacs (CIRGL), qui s’est imposé dans la recherche de la paix au Congo. La « solution africaine » de l’« affaire Nkunda » est également plausible de côte du Rwanda, qui voudrait bien en finir avec son rôle de geôlier par procuration.

Dans une interview parue le 23 mai 2012 sur le blog Rwanda-DRC-Burundi-Uganda, Louise Mushikiwabo, ministre des affaires étrangères de la république du Rwanda, avait déclaré ceci : « Laurent Nkunda est au Rwanda, mais il ne pourrait pas se trouver en prison chez nous car il n’a commis aucun crime au Rwanda. Lorsqu’il vint chez nous, nous avons décidé de l’interpeller pour le faire sortir du cadre du conflit de l’époque afin de donner une chance à la paix. Maintenant, nous sommes coincés avec Nkunda. Personne ne veut le reprendre et nous ne pouvons pas le livrer à la RDC, car en RDC il y a la peine de mort. Encore une fois, nous sommes coincés. Si la paix doit revenir en RDC, il faut arrêter de donner une grande importance aux cas individuels. Les solutions portant sur des individus ne sont des vraies solutions. Car leur élimination n’apportera pas la paix en RDC. »

Une vingtaine de mois après cette déclaration, la paix est revenue en RDC. Et Laurent Nkunda peut y retourner suite à un simple acte du président congolais qui saisirait ainsi une occasion en or de donner une chance peut être décisive à l’aboutissement du processus de paix dont les divers engagements sont encore à remplir.

Luigi Elongui

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