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Burundi : Gouverner par la terreur

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Burundi : Gouverner par la terreur

Entretien avec Gratien Rukindikiza

4/02/2016 Burundi

Que reste-t-il des accords d’Arusha pour la paix et la réconciliation signé le 28 août 2000 ? Il n’en reste rien ou si peu à l’heure où, isolé au sein même de son parti, le président burundais Pierre Nkurunziza s’applique à sauver son pouvoir par la terreur et le quadrillage du territoire par les milices imbonerakure et les services de renseignement. À l’heure où la France reste l’un des derniers soutiens du régime inique et où l’argent des « missions de paix » des Nations-Unies et de l’OUA rétribue les pires criminels du régime burundais, L’Agence d’information fait le point de la situation avec l’un des meilleurs analystes de l’histoire contemporaine du Burundi.


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Ex-responsable de la sécurité du premier président élu du Burundi Melchior Ndadaye, Gratien Rukindikiza réside en France depuis le coup d’État et l’assassinat de Melchior Ndadaye en 1993. Actuellement il exerce la fonction de chef comptable. Président de la diaspora burundaise de France, Gratien Rukindikiza anime le site d’information Burundinews et est aussi éditorialiste de l’actualité africaine sur la chaîne télévisée Africa 24.

L’Agence d’information : on peut suivre la situation burundaise quasiment heure par heure avec Twitter ou WhatsApp que les Burundais utilisent beaucoup. On peut suivre les informations, d’une manière qui semble apparemment fiable. Une composante importante de la situation burundaise actuelle réside dans les fractures au sein du régime. La chose que nous voudrions comprendre, c’est l’état des divisions et des fractures existantes au Burundi, d’une part dans les forces de sécurité – c’est-à-dire des FDD et de la police – et de l’autre internes au parti au pouvoir.
On remarque que des quatre généraux qui ont été condamnés à perpétuité, deux sont Tutsi et deux sont Hutu [1]. On savait déjà que ce type de situation existait, mais là, elle apparaît d’une manière flagrante. On voudrait en savoir d’autant plus sur les divisions au sein du pouvoir que concernant les prétendues attaques de camps militaire du 11 décembre (2015). Plusieurs témoignages indiquent qu’il ne s’agissait pas d’attaques venant de l’extérieur, mais de situations à l’intérieur même des camps où se sont produites des dissensions entre unités de l’armée. Peut-on donc avoir des élucidations sur ce qui se passe ?

Gratien Rukindikiza : la composition actuelle de l’armée remonte à la période où la décision d’intégration des forces rebelles au sein de l’armée a été prise et où a été constituée une armée avec 50% de Hutu et 50% de Tutsi. [2] Auparavant l’armée était exclusivement tutsi et la rébellion essentiellement hutu. Avec cette décision d’intégration, les rebelles ont été intégrés à l’armée et mis ensemble avec les militaires tutsi des FAB (Force Armées Burundaises). Pendant une certaine période, ces forces ont été dépolitisées, parce que c’était auparavant des rebelles politisés. Il y avait une sorte de bonne ambiance de travail ; militaires Hutu et Tutsi s’entendaient ; il n’y avait pas de problème. Les problèmes ont commencé plus tard.
Les choses ont changé en 2006 après la fausse tentative de coup d’État – ce n’était pas véritablement un coup d’État – qui a abouti à l’arrestation de l’ex-président Domitien Ndayizeye. [3]
Il y a eu également les tueries des gens du FNL [4], notamment à Muyinga [5]. À partir de cette période une sorte de noyau s’est créé au sein du pouvoir. Ce noyau de généraux a commencé à pratiquer la violence. Cela s’est d’abord crée au sein des services de renseignement – pas dans l’armée, ni dans la police.
C’est au sein des services de renseignements qu’ils ont commencé à se radicaliser. Le général Adolphe Nshimirimana a commencé à recruter des rebelles hutu, pour former des groupes chargés de tuer [6].
J’étais là personnellement en 2006 au mois d’août. J’ai tenu à le rencontrer. Je lui ai dit tout ce qu’ils étaient en train de faire de mal. Et il m’a répondu : « Désormais, je vais commencer à tuer dans la rue ». C’est lui-même qui me l’a dit. La violence a commencé au service de renseignements. Jusque là, ils avaient tué des Hutu du FNL. Surtout après les élections de 2010. Comme des Hutu tuaient des Hutu, les autres Hutu ne disaient rien. Mais quand, nous les Tutsi, on disait quelque chose – je me rappelle avoir discuté avec un général du CNDD, ex-FDD – Il m’a dit : « Quel est ton problème ? On est des Hutu en train de tuer des Hutu. Quel est le problème pour vous les Tutsi ? ». Je lui ai dit : « Mais ce sont des Burundais ».

L’Agence d’information : Quel est l’objectif politique de cette violence ?

Gratien Rukindikiza : L’objectif politique est faire taire ceux qui ne sont pas avec eux, ceux qui peuvent les contredire. Ils assoient le pouvoir d’un parti mono-ethnique, d’un parti unique à vie.

L’Agence d’information : Ce groupe là tue même ses congénères hutu.

Gratien Rukindikiza : Oui, ils éliminent les militants FLN hutu. Les membres du FNL sont nombreux. Ils contestent le pouvoir, ils veulent des élections libres, il faut donc les éliminer. À ce moment rien ne bouge du côté des Tutsi. Le seul Tutsi qui dérange, c’est Alexis Sinduhije [7]. On l’emprisonne, on essaye de le tuer, il part, il revient, il dérange. Jusqu’en 2010, la violence s’exerce contre les Hutu. À ce moment là, au sein de l’armée et de la police, il n’y a pas de divisions apparentes. Mais il faut dire qu’il n’y a jamais eu un vrai mélange. Les ex-FDD restent presque toujours entre eux ; les ex-FAB restent aussi de leur côté. Cela ne s’explique pas vraiment sur le plan ethnique, mais plutôt sur le plan intellectuel. Les soldats ex-FDD, arrivent et deviennent des officiers, tout en ne sachant pas, ou à peine, lire et écrire le français, alors que tous les ex-FAB ont déjà des diplômes universitaires. Des diplômés universitaires sont mêlés à des personnes qui n’ont même pas été au-delà du collège. Il y a un décalage, déjà, au niveau intellectuel et de la formation.

L’Agence d’information : Comment l’armée est-elle organisée ? Il y a des contingents d’ex-FAB et d’autre d’ex FDD ? Il n’y a pas de véritable osmose... ?

Gratien Rukindikiza : Si... Des bataillons ont été constitués. Pour un bataillon de 500 militaires, 250 militaires sont Hutu et 250 Tutsi. Ils forment des sections et des pelotons mélangés. Il n’y a aucun bataillon ou une compagnie de Hutu. Sauf que maintenant, pour faire la violence, les commandants des camps Muha et Muzinda reconstituent des compagnies de Hutu, parce que quand la force publique va tuer à Nyakabiga, les Tutsi ont leur cousins, leurs frères, leurs parents, et ils ne peuvent pas les tuer.

L’Agence d’information : C’est récent...

Gratien Rukindikiza : C’est récent, et même officieux. Des commandants reconstituent des compagnies mono-ethnique mais sans vraiment le déclarer. Ces commandants sont tous d’anciens FDD. En parlant du coup d’État récent, on va comprendre les subtilités.
En se présentant pour un troisième mandat Nkurunziza s’est dit : « Je suis contesté dans les quartiers majoritairement Tutsi. Mais à part Sinduhije, mes opposants sont des Hutu ». Le CNARED [8], ce sont majoritairement des Hutu. Niyombare [9] est un Hutu. On s’oppose à son troisième mandat, y compris dans le propre camp de Nkurunziza, chez les généraux du président. Je vais y revenir.
Pour contester, il faut être libre. Nkurunziza a formé les miliciens Imbonerakure. Ils ont été formés à l’Est du Congo, près de la frontière occidentale du Burundi. Ces miliciens sont 100 % Hutu. Ils habitent dans des quartiers hutu et dans des provinces majoritairement hutu. Si dans un quartier de 5000 habitants il y a 500 Imbonerakure, les habitants hutu ont peur et du coup ne peuvent pas manifester contre le troisième mandat de peur d’être tués tout de suite. Mais dans les quartiers où il y a des Tutsi, il n’y a pas d’Imbonerakure et la population peut s’organiser, construire des réseaux et manifester. Dans les provinces majoritairement hutu, la population ne peut pas manifester à cause de la présence des miliciens Imbonerakure.

L’Agence d’information : Ce que tu dis est très intéressant. Le premier effet de l’existence des Imbonerakure, c’est le contrôle de la communauté hutu. Leur fonction est d’éviter l’apparition d’une opposition de masse hutu. Avant même de s’occuper de frapper les Tutsi, ils doivent s’occuper de contrôler la communauté hutu.

Gratien Rukindikiza : C’est ce qui se passe, sauf dans la partie de Bujumbura rurale où il y a beaucoup de membre du FNL. Ils ne peuvent pas bien contrôler cette zone. De ces collines partent parfois des attaques. Des Hutu de Bujumbura rural ou de Buhonga descendent aider les Tutsi de Musaga. Dans des villes comme Buterere ou Kanyosha, où la présence des Imbonerakure est faible et il y a beaucoup de Hutu, les gens ont manifesté. Les gens manifestent là où il n’y a pas de maillage des Imbonerakure.
Le conflit politique s’est ethnicisé, du fait du maillage des territoires majoritairement hutu et de leur contrôle par la violence des Imbonerakure. Dans les quartiers tutsi, personne ne soutient Nkurunziza, sauf des rares gens qui profitent du système.
Pour attaquer ces quartiers qui contestent toujours, Nkurunziza a reconstitué un commandement parallèle hutu ex-FDD. À l’état major, il y a des réunions auxquelles n’assistent que des Hutu ex-FDD et les ex-FAB en sont exclus. Ce qui fait que c’est la cassure presque totale entre ex-FDD et ex-FAB.
Quand il y a eu les attaques des camps militaires, des officiers ex-FAB n’ont pas eu de véhicules. Tous les véhicules du commandement ont été bloqués et tous les commandants ont été bloqués car ils ne pouvaient pas se déplacer. Donc, ils n’ont pas été dans le commandement de la troupe pendant cette nuit de violence.

L’Agence d’information : Est-ce que tu confirmes qu’il s’agit plutôt d’une sédition intérieure, plutôt que d’attaques depuis l’extérieur ?

Gratien Rukindikiza : Je vais vous expliquer. Quand Niyombare a fait la tentative de coup d’État [10], les gens ont cru qu’il réussissait. Les autorités l’ont laissé durer. Mais Niyombare ne disposait pas même de 200 militaires, dans une armée de 26000 hommes. Ils l’ont laissé faire, pour qu’on voit bien qu’il s’agissait d’un coup d’État. Du coup, du côté de la police, ils étaient déboussolés. Ils devaient mater les manifestants, et en même temps, ils ne savaient pas ce qui se passait. Immédiatement, les gens sont allés libérer les prisonniers qui avaient été arrêtés pendant les manifestations. Comme ils étaient nombreux quand ils sont entrés dans les commissariats de police, on ne pouvait pas les bloquer. Ils étaient nombreux, c’était le coup d’État, l’euphorie. Les officiers se sont demandé ce qu’ils devaient faire. Les gens sont entrés dans les commissariats et ils ont pris les armes qu’ils trouvaient. Les jeunes sont repartis avec des kalachnikov et des munitions. Ce qui fait qu’après le coup d’État manqué, ils disposaient de ces armes.
Parmi les manifestants, il y avait des jeunes qui avaient fait le service militaire, il y avait aussi des ex-FLN qui avaient fait la rébellion, il y avait des jeunes militaires qui avaient quitté leurs bataillons par indiscipline ou pour d’autres raisons. Certains militaires ont quitté l’armée – mais ils ne sont pas très nombreux – , ils ont commencé à encadrer ces jeunes qui avaient des armes. Plus on tire sur des positions des policiers, plus on prend des armes. A ces armes prises dans les commissariats, se sont ajoutées les armes en provenance du Congo que l’on peut acheter facilement. Les gens dans la diaspora se sont cotisés pour l’achat de ces armes. Ainsi s’est constituée une sorte d’autodéfense, des groupes bien contrôlés. Des jeunes plus visionnaires les ont encadrés et ont donné un peu de sens à ce mouvement mais sans qu’il y ait un nom pour le désigner. Ils ont tardé à lui donner un nom…

L’Agence d’information : Forebu...

Gratien Rukindikiza : Forebu [11] oui, je vais vous l’expliquer après...

L’Agence d’information : Il y a un autre groupe « Rétablissement de l’État de droit »

Gratien Rukindikiza : C’est le RED Tabara [12].
Je voudrais souligner deux points. Premièrement : au sein de l’armée, il y a une cassure maintenant entre Hutu et Tutsi. Des militaires hutu peuvent aller arrêter des militaires tutsi. C’est ce qui se passe. Pour moi l’armée est déjà cassée. En Somalie, ils disent déjà que les militaires tutsi ont arrêté de manger pendant deux jours, parce qu’ils avaient peur d’être empoisonnés. Deuxièmement : au sein du groupe FDD. J’ai un ami général du FDD. J’ai discuté avec lui de ce que faisait Nkurunziza, bien avant son troisième mandat. Je lui ai dit : « Il faut que vous agissiez au sein du CNDD ex FDD ». Il a écrit une lettre à Nkurunziza pour lui demander de limoger Adolphe Nshimirimana [13] et Alain Guillaume Bunyoni [14], et aussi pour lui dire qu’il n’avait pas droit à un troisième mandat. Cette lettre a été signée par tous les généraux ex-FDD, sauf évidemment les gens dont on demandait la démission : Adolphe Nshimirimana et Alain Guillaume Bunyoni. C’était bien avant avril (2015), je crois en octobre (2014). Dans leur lettre, les généraux disaient : « Si vous ne limogez pas Adolphe Nshimirimana et Alain Guillaume Bunyoni, vous partirez avec eux ». Ils menaçaient directement Nkurunziza de le virer. Nkurunziza cette fois-ci a cédé et il a renvoyé Nshimirimana et Bunyoni. Il y avait donc une grande pression.

L’Agence d’information : C’était un limogeage réel ou de façade ?

Gratien Rukindikiza : C’était un limogeage de façade. Il devait accéder à ce que les généraux demandaient. La pression était trop forte pour qu’il refuse. Les militaires ex-FAB se sentaient solidaires des généraux signataires. Puis il y a eu une reprise en main. Le général à l’initiative de cette lettre, un homme très bien du nom de Nabindika [15] s’est réfugié en Tanzanie. La conclusion de cet épisode est l’existence d’une cassure au sein des ex-FDD.
Parallèlement, au sein du parti CNDD-FDD, une contestation est née. Les contestataires disaient au président : « Vous n’avez pas droit à un troisième mandat ». Pratiquement tous les intellectuels du parti étaient sur cette position : le président du Sénat, le président de l’assemblée nationale, le porte-parole du président... Au sein du conseil des sages du CNDD-FDD, qui devait établir si Nkurunziza avait le droit de briguer un troisième mandat, cinq personnes sur huit ont dit non. Ils le lui ont dit face à face. Il est parti en congrès bien qu’il n’en avait juridiquement pas le droit puisque les sages lui avaient dit non. Nkurunziza a répliqué par des manœuvres d’intimidation. Les gens ont été intimidés, se sont soumis ou sont partis.
La contestation contre le troisième mandat émane en premier de son propre parti, avant même que Nkurunziza se prononce. Les autres, dirais-je même, ont suivi. Mais ceux qui ont contesté ne se sont pas donné les moyens de le faire ouvertement dans la rue après. Les frondeurs, comme on les appelle, au sein du CNDD-FDD n’avaient pas assez de militants pour les suivre. Leurs militants sont des Hutu qui se trouvent dans les quartiers contrôlés par les Imbonerakure, si bien que les frondeurs se sont pratiquement retrouvés à être défendus que par les Tutsi.

L’Agence d’information : Cela veut dire que Nkurunziza et son entourage avaient déjà constitué un noyau dur. Ton récit montre qu’il est minoritaire, même au sein de son parti, mais il arrive pourtant à gagner. Il a donc construit un noyau dur capable de bloquer la contestation.

Gratien Rukindikiza : Il a constitué des milices, il a recruté des Hutu « durs » au sein des services de renseignements. En fait Nkurunziza recrute les plus violents autour de lui. Il donne le feu vert aux plus violents. Celui qui tue le plus, celui qui est le plus violent monte dans la hiérarchie. Celui qui modère la violence, qui dit « on ne va pas tuer ceux-là », il chute. Nkurunziza recrute donc les plus violents. Et quand les plus violents ont déjà tué, il leur dit : « Vous avez commencé à tuer, si vous arrêtez, où est-ce qu’on ira ? Il faut donc continuer ». C’est avec la terreur qu’il va faire peur, surtout aux Hutu.
Il faut savoir une chose : Certains Hutu au Burundi – à part la période d’arrivée au pouvoir – ont longtemps été marqués par un complexe et une grande peur : la grande peur de l’insécurité, de la fragilité. Je me rappelle en 1972, j’avais onze ans, je revois l’image d’un seul Tutsi avec un bâton qui conduisait dix Hutu alignés à l’endroit où ils allaient être tués. Un seul ! Imaginez : un seul homme qui en conduit dix ! La même chose ne pourrait pas se faire pour des Tutsi comme ça.

L’Agence d’information : C’est étonnant de voir comment à travers cette psychologie de la violence et de la peur, Nkurunziza arrive à prendre le dessus bien que minoritaire.

Gratien Rukindikiza : Il y a une grande peur chez beaucoup de Hutu. C’est une peur héritée. Les Hutu arrivés au pouvoir font facilement peur aux autres Hutu, ce qui fait que la contestation qui vient des milieux hutu reste timide. Par contre, il arrive un moment où face à la violence, les Tutsi se disent : « Nous frôlons la mort, nous ne sommes pas majoritaires. Si on ne se bat pas pour nous même, que va-t-il se passer ? ». Du coup il y a une certaine témérité tutsi. Quand on voit ces jeunes qui peuvent sortir et aller jusqu’à attaquer les camps militaires, c’est un peu fou.

L’Agence d’information : Dans cette stratégie de la terreur, on entend beaucoup parler du rôle que joueraient les FDLR [16]. Qu’en est-il ? Est-ce une réalité, un fantasme, un épiphénomène ? Que peux-tu dire à ce propos ? Les Imbonerakure ont été formés au Congo. Quels liens existent entre ces milices burundaises et les Hutu rwandais réfugiés au Congo ?

Gratien Rukindikiza : C’est une question qui revient souvent. J’ai essayé de mener des enquêtes et ce dont je suis sûr, je le tiens de militaires qui encadraient les Imbonerakure au Congo.

L’Agence d’information : Quels militaires ?

Gratien Rukindikiza : Des militaires de l’armée burundaise qui tenaient des positions dans le Sud-Kivu et qui encadraient aussi les Imbonerakure : des FDLR entraînaient les Imbonerakure qui n’étaient pas entraînés par les militaires burundais. Les militaires burundais protégeaient les zones d’entraînement, mais ce sont des FDLR qui les entraînaient. Quant à la présence des FDLR au Burundi, je sais que des FDLR viennent au Burundi, beaucoup plus pour faire des affaires, acheter des armes et s’entendre sur certaines choses.
Les gens me parlent des FDLR au Burundi mais je n’ai jamais eu de preuves, comme quoi ils sont présents et participent à des attaques et des tueries. J’en entends parler mais ce serait mentir de l’affirmer. Je sais comment cela fonctionne au Burundi. Il y a la rumeur. Mes sources qui sont fiables ne me l’ont pas encore confirmé. De plus je dirais que Nkurunziza n’a pas besoin des FDLR au Burundi parce qu’il a les Imbonerakure. Par contre les FDLR peuvent avoir besoin du Burundi pour s’entraîner et éventuellement s’approcher de la frontière du Rwanda.

L’Agence d’information : Ils ont donc fait un deal pour l’entraînement des Imbonerakure au Sud-Kivu. Les FDLR entraînant les miliciens et des militaires burundais protégeaient les sites d’entraînement. Pourquoi n’ont-ils pas fait ça au Burundi ?

Gratien Rukindikiza : Au Burundi ce n’était pas possible, avec une police et une armée où Tutsi et Hutu sont mélangés. Si Nkurunziza le faisait sur le sol burundais ça se verrait tout de suite et la société civile réagirait. D’après ce que je sais, c’est qu’apparemment il y a un deal. Les FDLR sont environ 1500 – le mouvement n’arrive pas à 3000 –, qui entraînent beaucoup plus d’Imbonerakure, Nkurunziza arrive à asseoir son pouvoir, il provoque le Rwanda en comptant sur les Imbonerakure devenus nombreux qui s’ajoutent aux FDLR.

L’Agence d’information : À partir du Congo même ?

Gratien Rukindikiza : À partir du Burundi pour provoquer le Rwanda. Nkurunziza tient à faire la guerre contre le Rwanda. Pour lui, il ne pourra pas régler sa question sans se battre contre le Rwanda.

L’Agence d’information : Quelle est « sa question » ?

Gratien Rukindikiza : S’il se bat contre le Rwanda, il dira : « Ce sont les Tutsi qui nous attaquent. Nous, les Hutu, nous devons nous défendre. Parallèlement à ça, il pense pouvoir entraîner la Tanzanie et l’Angola dans cette bataille, en se disant qu’il va la gagner et qu’en installant les FDLR au Rwanda il sera tranquille et son pouvoir sera consolidé. »

L’Agence d’information : Est-ce que l’arrivée au pouvoir de John Magufuli en Tanzanie a changé la donne à l’égard de la politique tanzanienne vis-à-vis des FDLR ?

Gratien Rukindikiza : Au sein de l’ “East African Comunity” les pays se sont scindés. Il y a « les trois » et « les deux ». Le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda sont dans un groupe, ils négocient des contrats comme le chemin de fer entre eux. La Tanzanie s’est auto-exclue pour beaucoup de projets et du coup le Burundi aussi. Il y avait déjà une divergence de point de vue entre le Rwanda et Chama cha Mapinduzi [17], pour qui le Burundi devait être gouvernés par des Hutu. Le gouvernement tanzanien avait une vision ethnique de la situation au Burundi, en partie influencé par des réfugiés burundais qui sont partis en 1965, 69, 72... Chama cha Mapinduzi a toujours cette vision. Il y a toujours ce conflit – entre guillemets – avec le Rwanda, qui part de l’idée que le Rwanda aide les rebelles. Comme ils sont contre le Rwanda, ils sont contre les gens qu’ils pensent aidés par le Rwanda. Magufuli, je crois, a un gouvernement de douze personnes. Il n’a pas encore trouvé ses ministres. Le ministre des affaires étrangères n’est pas son ministre mais celui du gouvernement précédent qui est resté en poste. Comme il n’a pas formé l’ensemble de son gouvernement, il n’a pas encore arrêté une politique. Pour l’heure, il agit selon les pressions du moment. On dit qu’il a de bonnes relations avec Kagame, cela peut donc s’arranger et évoluer vers une vision politique moins ethnique.

L’Agence d’information : Restons sur la géopolitique de la région. Comment la population locale congolaise vit-elle la présence de forces burundaises dans le Sud-Kivu ? Quel rapport y a-t-il entre le gouvernement central de RDC et cette situation ?

Gratien Rukindikiza : La présence burundaise au Congo est terminée. Il n’y a plus de militaires burundais au Congo. Il y a une force rebelle burundaise : le FNL de Nzabampema, qui occupe une certaine zone dans la plaine de la Rusizi. Cette force est complice, comme tous les groupes armés, des généraux congolais. Ils sont mal payés et n’importe qui peut les acheter. Quant au gouvernement de Kabila, je ne sais pas vraiment s’il gère ça.

L’Agence d’information : D’où vient-il ce groupe armé ?

Gratien Rukindikiza : Le FNL de Nzabanpema était intégré dans l’armée burundaise et il a déserté [18].

L’Agence d’information : C’est celui qui n’a pas accepté la trahison d’Agathon Rasa [19]

Gratien Rukindikiza : C’est ça

L’Agence d’information : Tu as décrit les divisions au sein du pouvoir. Peux-tu maintenant nous décrire le paysage de l’opposition, ses divisions et ses alliances éventuelles ?

Gratien Rukindikiza : Il y a une opposition pure et il y a ceux qui peuvent prétendre être de l’opposition mais ne sont pas de vrais opposants, comme Agathon Rwasa, comme l’UPRONA de Consilie Nibigira. Rwasa est déjà entré dans le pouvoir, dans le gouvernement : il est vice-président du parlement. Et Nibigira est première vice-présidente dans une des instances du pouvoir. Ça c’est déjà une opposition rachetée par le pouvoir.
L’autre opposition se retrouve au sein du CNARED, qui est constituée pour une bonne partie par les frondeurs du CNDD-FDD. Avec les autres partis politiques, le MSD de Sinduhije et les partis comme le Frodebu, l’Uprona de Charles Nditije, le CNDD de Nyangoma et d’autres encore. Le CNARED regroupe pratiquement tous les partis de l’opposition [20].

L’Agence d’information : Le groupe « Halte au troisième mandat » s’est retiré de cette coalition ?

Gratien Rukindikiza : Oui

L’Agence d’information : Pourquoi ? Parce qu’ils ont eu peur ?

Gratien Rukindikiza : C’est une organisation de la société civile. Ça m’étonnait déjà qu’il s’intègre dans la coalition avec des partis politiques. C’était encore trop tôt, d’autant plus qu’ils ne savaient pas quelle direction allait prendre cette opposition. Ils se sont retirés aussi pour bien négocier. Quand les partis politiques se retrouvent, ils négocient plus des questions politiques que des questions de la société civile. À mon avis ils se sont retirés pour avoir plus de force et éviter d’être noyés.
Une autre composante est donnée par les rébellions Forebu et RED Tabara [21]. Le Forebu compte plus sur les ex-FAB que sur les rebelles en soi. C’est Niyombare avec quelques généraux qui ont très peu de troupes mais qui se sont précipités pour avoir un nom, une façon d’exister. Niyombare compte toujours sur une révolte des militaires pour renverser Nkurunziza. Mais là, il se trompe : les militaires burundais, même les ex-FAB, ne vont pas se rebeller, ils vont garder le statu quo. Même si certains commencent à se faire tuer, il leur sera difficile de rompre.
Il y a aussi cette histoire de corruption. L’armée burundaise est corrompue par l’argent de l’ONU et de l’Union Africaine à travers l’Amisom [22].

L’Agence d’information : Et oui, avec l’argent des missions de paix de l’ONU

Gratien Rukindikiza : Si vous dites aux militaires qu’ils vont partir en Somalie, même si on tue, ils vont fermer les yeux. Lors du coup d’État de Niyombare, il y avait un bataillon bien équipé et bien armé qui pouvait faire le coup d’État. Mais quand on leur a proposé de partir dans la Mission de maintien de la paix, ils ont dit : « Nous, on part demain, s’il y a un coup d’État, on ne pourra pas partir en Somalie ». Ils ont donc laissé échouer le coup d’État et le lendemain, ils ont pris l’avion.

L’Agence d’information : Donc c’est l’argent des missions de paix de l’ONU qui passe par l’Union Africaine qui corrompt.

Gratien Rukindikiza : Oui. Ça corrompt les militaires, même les Tutsi. Ça corrompt le pouvoir, car c’est beaucoup d’argent. Je dirai que c’est l’argent du mal, du mal burundais.

L’Agence d’information : C’est incroyable ! J’avais pensé à cette histoire, depuis qu’un ami m’avait dit : « Fais attention, c’est un régime qui garde le pouvoir à travers l’argent qu’il reçoit des missions de paix. C’est un business ». Je n’avais pas pensé à ça jusque là.

Gratien Rukindikiza : Que fait Nkurunziza ? Pour remercier les généraux et les colonels qui ont beaucoup tué. Il les envoie à la Minusca [23] en Centrafrique. Pour contrer cela, ce qu’on fait au niveau de la diaspora ou autre, c’est que chaque fois que quelqu’un de ce genre est inscrit pour partir rejoindre la Minusca, on est renseigné par des amis au sein de l’armée et on alerte l’ONU. Tout de suite leurs missions sont annulées et, s’ils sont déjà partis, ils sont renvoyés.
Sinon, il les envoie à l’Amisom en Somalie. Mais avec l’Union Africaine, ce sont des missions qui s’arrêtent, on y va et on revient, et ça ne paye pas bien comme l’ONU. Et avec l’ONU on reste avec des contrats sur des années.

L’Agence d’information : C’est incroyable !

Gratien Rukindikiza : Nkurunziza lui-même le dit au gens du CNDD ex-FDD, ceux qui ne tuent pas, je ne les enverrai pas.

L’Agence d’information : Le cadre que tu dessines n’est pas un bon cadre.

Gratien Rukindikiza : Malheureusement.

L’Agence d’information : Nous avons pris connaissance d’un mémo confidentiel adressé par Hervé Ladsous aux Nations unies la semaine dernière [24] La source nous semble fiable. Ce memo a été repris par un organe de presse qui en cite des extraits [25]. Sa lecture montre que le patron des opérations des missions de la paix, tourne autour du pot pour finalement dire que les Nation-Unies n’interviendront pas. Du coup l’Union Africaine ne va pas intervenir non plus.

Gratien Rukindikiza : Le déploiement d’une telle force ne dépendra pas des Nations-Unies, mais de l’Union Africaine. Si cette force n’intervient pas au Burundi, autant fermer l’Union Africaine, pour une raison simple : Nkurunziza peut commettre un génocide. Il peut lancer ses miliciens. Comme ce sont soi-disant des Tutsi qui se révoltent, il peut les tuer, personne n’interviendra. Si on dit qu’on intervient, il dira non et on ne pourra pas intervenir et même quand il y a des massacres à un certain niveau, ils ne peuvent plus intervenir. Et si l’Union Africaine décidait d’y aller et que Nkurunziza dit « non », finalement l’Union Africaine ne peut plus y aller. Entre l’Union Africaine et Nkurunziza, le plus fort, c’est Nkurunziza. Et pour Madame Zuma, peut être candidate future à la présidence de l’Afrique du Sud, je pense qu’il sera difficile pour elle de partir sur un échec, vu comment elle essaye de pousser pour que la Maprobu [26] aille au Burundi. Des pays sont déjà disposés : l’Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda.

L’Agence d’information : Toujours en matière de géopolitique, nous avons lu dans un article qui nous semble par certains aspects sujet à caution, que l’Union Européenne avait suspendu son appui financier au Burundi. Est-ce exact ? Et, seconde question, comment analyses-tu le rôle de l’Union Européenne dans la crise burundaise ? Et, en subdivisant cet ensemble, quel regard as-tu sur le rôle de la Belgique, et surtout de la France qui nous intéresse plus particulièrement ?

Gratien Rukindikiza : L’Union Européenne a effectivement suspendu l’aide au Burundi, de même que les accords de Cotonou, car ils n’ont pu franchir le cap des discussions. Cette situation est très difficile pour le pouvoir burundais. Concernant par exemple le secteur de la santé, le gouvernement a fait une coupe sévère dans le budget, il l’a réduit de 57 %. Il garde l’argent pour le secteur de la sécurité et tous les autres secteurs subissent des coupes budgétaires. Pour pouvoir financer ses dépenses, le gouvernement oblige les banques à acheter des bons du trésor à hauteur de trois milliards de francs Burundais par semaine ce qui fait soixante-dix milliards par an. Or, l’État ne remboursera pas ces bons du trésor, ce qui va poser un problème au niveau des financements.
Concernant la Belgique, l’État belge a coupé tout financement et il est très avancé dans les sanctions et l’interpellation des dirigeants. De ce fait la Belgique est souvent attaquée dans les discours des dirigeants du Burundi.
Concernant la France, en tant que représentant de la diaspora burundaise ici en France, j’ai rencontré le directeur chargé de l’Afrique au Quai d’Orsay. Je devais rencontrer le président de l’Assemblée Nationale, mais il n’était pas disponible pour des raisons de campagne et j’ai rencontré sa conseillère diplomatique, enfin il y a un mois j’ai rencontré la conseillère Afrique. Au départ, au mois d’août, au niveau du Quai d’Orsay, le discours était : « Nous gardons le contact et nous ne coupons pas les ponts avec Nkurunziza, pour rester influents ». Moi, je disais : « Vous gardez en fait une certaine complicité ». Après, à l’Assemblée nationale, j’ai expliqué que les contacts qu’ils gardent constituent une complicité, une caution du probable génocide qui peut se produire au Burundi ; qu’il était inadmissible que la France ait été présente à l’investiture de Nkurunziza où il y avait trois diplomates : un Russe, un Égyptien et un Français. On a discuté et après, à l’Elysée, j’ai trouvé qu’il y avait une évolution concernant la position française vis-à-vis du Burundi. Il y avait une coupure des relations et contacts réguliers. Je pense que si c’est eux qui ont pris cette décision, Nkurunziza a décidé de ne plus répondre au téléphone. Et d’après ce que la conseillère Afrique me disait, la France n’aimerait pas que Nkurunziza continue à diriger le Burundi ; elle soutiendrait les forces qui interviendraient au Burundi, sauf qu’il ne faut pas que ce soient des Rwandais ni des Tanzaniens. Je lui ai alors suggéré de retirer les Burundais de l’Amisom. Elle m’a répondu qu’ils allaient voir ce point avec les partenaires. J’avais senti une certaine évolution.
Mais on sait bien qu’en France, il y a deux diplomaties : d’une part, la diplomatie du Quai d’Orsay, la diplomatie officielle du Ministère des Affaires étrangères ; d’autre part la diplomatie des généraux avec les services de renseignement. J’ai l’impression que la diplomatie des généraux et des services de renseignement continue à faire des affaires et continue à agir au Burundi.

L’Agence d’information : À quoi tient cette impression ?

Gratien Rukindikiza : En discutant avec des autorités françaises, l’idée que j’ai eue, c’est que le plus gros problème pour la France c’est le Rwanda. « Nkurunziza doit partir, mais en aucun cas on n’aimerait que le remplace quelqu’un placé par Kagame ». Comme l’opposition se retrouve au Rwanda, la France se dit que les gens qui se retrouvent au Rwanda sont des gens de Kagame, y compris les Hutu. Au Rwanda il y a beaucoup plus de Hutu que de Tutsi burundais de l’opposition. Et d’ailleurs, on voit comment les Hutu burundais de l’opposition sont choyés par Kagame.
Ici, on cherche un nom. Qui peut remplacer Nkurunziza ? Qui n’est pas en bons termes avec Paul Kagame ? Ça pose un problème. Le gouvernement peut se dire : « Comme on n’a pas trouvé cette personne, on conserve le statu quo ». Il y a une fixation sur le Rwanda. S’il n’y avait pas la question rwandaise, la France agirait sans doute comme la Belgique. Ce que j’ignore, ce sont les relations de la France avec les FDLR.

L’Agence d’information : Nous savons qu’il y a encore des relations. Il y a une chose qu’on ne dit jamais, tous les observateurs et les analystes qui font une critique de la Françafrique, ou des interventions françaises en Afrique dans le cadre de cette dynamique impériale à laquelle on assiste depuis deux ou trois ans, oublient de parler de la capacité de manœuvre de la France en RDC. La France n’est pas visible en RDC mais elle est présente. Elle est présente à travers Hervé Ladsous qui est toujours le chef des opérations de la paix, et on a très bien observé son rôle dans la guerre qui a été menée contre le M23. Elle est aussi présente à travers une série de généraux français. La France agit en restant cachée derrière les Nations-Unies et défend encore mieux sa présence en Afrique.
En 2014, me semble-t-il, quand à l’intérieur de la Monusco [27], ils ont discuté pour démarrer les initiatives militaires avec l’armée congolaise contre les FDLR, il y a eu une réunion à Goma dans laquelle on a fait passer comme prioritaires les actions contre les Adf-Nalu, dans le grand nord du Nord-Kivu. Or qui a soutenu cette ligne ? C’est le Général Pascal Champion qui est un Français. Il est le chef de la police de la Monusco. Mais ce n’est pas la figure la plus intéressante. Au sein de la Monusco, la figure la plus intéressante c’est le Général Jean Baillaud qui est un intellectuel, un analyste, le théoricien de l’Approche globale dans les opérations du maintien de la paix, et qui a tenu un rôle fondamental dans les opérations conduite par la fameuse « Brigade d’intervention » qui a déterminé le repli du M23 au Rwanda et en Ouganda. On s’est aperçu de la présence de ce général lorsqu’on voyait les photos d’un haut gradé français dans l’hôtel de Kampala où se menaient les négociations. J’ai appelé un ami du M23 qui était là-bas. Et je lui ai demandé : « Qui est ce type ? Qu’est-ce qu’il fait là ? ». Il m’a répondu : « Il donne des conseils aux militaires de la RDC ». On a découvert après qu’il s’agissait du Général Baillaud. Quand il y avait des réunions importantes où se retrouvaient toutes les délégations officielles et les représentants du M23, on voyait toujours le Général Baillaud au deuxième rang. Ce général était donc très important et c’était lui qui dirigeait, ce n’était pas le général brésilien Carlos Dos Santos Cruz, patron officiel des troupes de la MONUSCO. Maintenant ils ont mis un Sud-Africain comme patron des troupes de la MONUSCO, et c’est encore plus emblématique, mais c’est le Général Baillaud qui décide.
Tout ça me fait penser à ce que tu disais sur les Imbonerakure qui ont été entraînés par les FDLR dans le Sud-Kivu. Cela doit correspondre plus ou moins à la même période dans laquelle le général Baillaud – et c’est lui qui faisait les déclarations à la presse en cette circonstance – a conduit des opérations militaires dans la même plaine de la Rusizi contre les FNL.

Gratien Rukindikiza : Je vais me renseigner sur ce général. Sinon, quel genre d’informations avez-vous au sujet de la France et du Burundi ?

L’Agence d’information : Nous n’avons pas d’informations particulières mais même sans information, l’attitude du Conseil de sécurité et la qualité des résolutions du Conseil de sécurité écrites et soutenues par la France confirment, à mon avis, ce que tu viens de dire. Diplomatiquement, l’État français se justifie en disant : « On n’a pas la personne qui pourrait prendre la place de Nkurunziza, donc pour le moment on n’a pas de choix à faire ». Mais ça, c’est un soutien. Et c’est pour ça que Nkurunziza est arrogant.
L’Union Africaine dit : « On va intervenir » et il répond : « Si tu interviens, je t’attaque ». Tu dis cela quand tu sais que tu es protégé par quelqu’un. On voit là que lui-même se sent protégé au sein des Nations-Unies. Il dit ainsi qu’il faut un aval des Nations-Unies pour que l’Union Africaine intervienne. Or, j’ai lu la charte des Nations-Unies et ses articles 52, 53 et 54. On y lit que si l’action de l’Union Africaine n’est pas coercitive, l’aval des Nations-Unies n’est pas nécessaire.

Gratien Rukindikiza : Ils n’ont pas besoin de l’aval. Le Conseil de sécurité a pris note de la décision.

L’Agence d’information : Albert Shingiro [28], depuis les Nations-Unies dit qu’ils ont « pris note » et donc qu’ils ne vont pas intervenir. J’ai twitté : « C’est discutable ». Il m’a répondu : « Faites attention, parce que dans ce domaine, je suis imbattable ». Je lui ai répondu : « Citez, s’il vous plaît, un texte où l’on dit que l’Union Africaine ne peut pas intervenir ». Il ne m’a pas répondu et je lui ai twitté les articles de la charte disant que, si l’action de n’est pas ‘coercitive’, l’Union Africaine n’a pas besoin du feu vert des Nations-Unies. Et là, il ne m’a plus répondu.

Gratien Rukindikiza : Ce sont les présidents africains qui vont décider. Mais mêmes les présidents africains n’ont pas à le décider si le Conseil de Paix de l’Union Africaine l’avait déjà décidé, puisqu’il représente les États. Je ne sais pas exactement ce qui va se passer.

L’Agence d’information : On n’a pas d’information directe. On sait que par le passé la France a entraîné la police...

Gratien Rukindikiza : Tout récemment, il y a deux ou trois semaines, le ministre de la Défense, le ministre des Finances et le chargé de mission à la présidence du Burundi étaient présents en France...

L’Agence d’information : À notre avis, ils essayeront d’éviter qu’il y ait un autre génocide. On n’a pas suffisamment d’éléments pour l’heure, mais nous sommes sûrs et certains que la France soutient le régime burundais pour la raison que tu avançais, du fait que le Rwanda reste un point de fixation mentale pour la France.
Tu as dit que la France avait une réticence à l’égard de la Tanzanie. Pourquoi ? La Tanzanie a été un allié de la France pendant la guerre contre le M23.

Gratien Rukindikiza : S’ils disent que le Rwanda ne peut pas intervenir, les Burundais ne peuvent pas accepter non plus que la Tanzanie intervienne. Ils en tirent les conclusions que la Tanzanie ne peut pas intervenir.

L’Agence d’information : Avec ce que tu as dit, nous sommes très pessimistes. Nous sommes convaincus que la ‘communauté internationale’ ne va pas intervenir. Nous pensions que la rébellion interne avait une consistance, et tu nous dis qu’elle est très faible.

Gratien Rukindikiza : Beaucoup de Burundais croient que la rébellion va vaincre, mais c’est une illusion. Il n’y a pas de rébellion capable de gagner à court terme. La rébellion montre qu’il y a une contestation et exerce une pression militaire, mais elle ne contrôle pas de territoire et n’est pas capable de prendre le pouvoir. L’armée ne va pas bouger, les militaires tutsi non plus, ils sont mélangés à tel point qu’ils ne peuvent pas reconstituer des bataillons. Les seuls en mesure de le faire sont les ex-FDD, les Tutsi non. Nkurunziza couvre un commandement parallèle. Je ne vois pas ce qui peut être militairement fait. Si on tue Nkurunziza, Bunyoni va prendre le pouvoir et continuer la même politique. De mon point de vue, la seule solution, c’est des négociations avec une force qui est déjà là. Si on négocie sans une force qui est là, ça ne servira à rien.

L’Agence d’information : Laquelle ?

Gratien Rukindikiza : La Maprobu. Sans la présence d’une force d’interposition au Burundi, les opposants ne vont pas rentrer, Nkurunziza continuera à tuer. Mais, même dans le scénario où une force de 1500 hommes permettrait aux opposants de rentrer, cette force ne protégerait que les leaders politiques et les citoyens, eux, ils ne seraient pas protégés. Ça ne servirait à rien.

L’Agence d’information : Comment la Maprobu pourrait-elle intervenir ?

Gratien Rukindikiza : Avec 5000 hommes...

L’Agence d’information : Avec quel argent ?

Gratien Rukindikiza : 5000 militaires, l’Europe peut le financer. Il suffit même d’affecter à cette force l’argent qui était destiné à aider le Burundi et qui a été retiré.

L’Agence d’information : Nous avons pris connaissance d’un article rédigé par un journaliste italien, Fulvio Beltrami, intitulé « Qui finance le régime génocidaire » [29]. C’est un long article, dans lequel on n’arrive pas toujours à distinguer les informations fiables et celles qui pourraient ne pas l’être. En voici un extrait que j’aimerais que tu commentes et que tu nous dises si ce qu’il écrit est avéré d’après tes informations :

« L’essentiel du financement français au régime illégal de Nkurunziza passe à travers les comptes courants des banques congolaises à Brazzaville officiellement incluses dans les relations bilatérales entre la France et le Congo-Brazzaville. Pour éviter que les financements puissent être suivis, s’ils sont effectués par des transactions sur les banques burundaises, ils sont remis de main à main par des émissaires du président Nguesso à bord des avions privés qui atterrissent pendant quelques heures à l’aéroport international de Bujumbura. Trois livraisons ont été faites à ce jour pour une valeur totale de 8 millions d’euros, dont 6.000.000 ont servis à corrompre les officiers de l’armée burundaise qui devaient attaquer la radiotélévision nationale RTNB et la présidence lors de la tentative de coup d’État en mai 2015. »

Gratien Rukindikiza : J’en ai parlé avec la conseillère Afrique de l’Élysée. Elle n’a pas exclu que Sassou finance Nkurunziza. Celui qui écrit ça a certainement connaissance de ce financement et en déduit qu’avec la Françafrique, la France utilise ce canal-là. Personnellement, je ne le pense pas, je crois que ça serait imprudent de la part de la France. Ils savent bien que ces gens-là vont le dire. Et ils sont aussi surveillés par les Américains.
J’ai lu cet article. Beaucoup de Burundais en tiennent compte, mais je ne l’ai pas trouvé très fiable. Il n’y a pas beaucoup de financement. On voit bien que le régime a un problème d’argent. Le financement, c’est l’argent qui vient de l’AMISOM et des mines de nickel que le gouvernement a vendues. Ils sont même en train de décaisser l’argent qu’ils avaient volé pour financer les milices.
J’ai senti un certain fléchissement de la France par rapport au pouvoir burundais. Ils ont compris que c’était très, très dangereux.

L’Agence d’information : Nous voudrions maintenant poser une question plus resserrée à propos du MSD d’Alexis Sinduhije. Il y a eu une répression féroce contre ce parti. Pourrais-tu nous dire quelle est la situation du MSD aujourd’hui et ce que sont devenus les militants arrêtés lors de l’attaque du siège du parti ?

Gratien Rukindikiza : Les militants arrêtés lors de l’attaque du siège du parti sont toujours en prison. Des peines ont été prononcées. Le gouvernement a tenté de faire un marchandage en disant : « Vous soutenez le troisième mandat et on libère tous les prisonniers ». Alexis Sinduhije a refusé. Il y a une grosse répression de ce parti parce que, en fin de compte, on ne prenait pas ce parti au sérieux quand Alexis Sinduhije a commencé. Il a fait un travail de terrain autant chez les Hutu que chez les Tutsi. et ses résultats ont beaucoup étonné. Dans des quartiers comme Ngozi, Kanyanza, Gitega, il avait beaucoup de militants et cela a étonné le pouvoir. Ils ne comprenaient pas comment un Tutsi pouvait avoir autant de militants Hutu. Ils soutenaient même que des Hutu de la sécurité avaient plus voté pour le MSD aux élections communales de 2010 que pour le parti au pouvoir. Les manifestants étaient pratiquement tous des militants du MSD. Les combattants sont pratiquement des militants d’Alexis Sinduhije.
Je dirais qu’actuellement c’est le seul parti qui existe sur le terrain. Le FNL, c’est presque fini. Ses militants sont partis à gauche et à droite, un peu démoralisés. Les seuls militants qui sont organisés aujourd’hui appartiennent au MSD. Sur le plan politique à l’heure actuelle, il y a le CNDD FDD qui fonctionne avec des militants, les miliciens et les autres, et le MSD où, contrairement à ce que les gens pensent, il y a beaucoup de Hutu et surtout beaucoup de jeunes. Qu’ils soient Hutu ou Tutsi, les jeunes s’identifient à ce parti. Alexis a fait un énorme travail de maillage. Je me rappelle qu’il allait vivre chez les paysans pendant des semaines. Il se déplaçait, discutait, allait au marché.

L’Agence d’information : Et pas simplement à Bujumbura ?

Gratien Rukindikiza : Non, partout.

L’Agence d’information : Parce que le discours du pouvoir consiste à dire que l’agitation se réduit à la capitale.

Gratien Rukindikiza : Partant de Bujumbura on remonte vers le Sud, on prend Bururi, on prend Muramvya, Mwaro, on descend Makamba, partout les miliciens arrêtent et tuent des gens. S’ils arrêtent et tuent des gens, c’est qu’il y a une contestation. On a donc un bon tiers sud-ouest et sud du pays qui conteste.
Pour éliminer les opposants qui ont été arrêtés, ils ont acheté du poison à la RD Congo et ils empoisonnent les gens dans les prisons. Ils font même des piqûres, on ne sait pas exactement ce qu’ils injectent. Ce sont des médecins militaires qui font ces piqûres dans les prisons du service de renseignement, après ils libèrent les prisonniers qui tombent malades et il y a des gens là qui sont en train d’agoniser. À Muramvya, mercredi de la semaine passée, ils ont donné du poison à vingt prisonniers. Le poison est disséminé dans toutes les prisons maintenant. Ils arrêtent ainsi les gens, ils les empoisonnent et les laissent sortir et mourir chez eux. Ces sont des informations… comme quoi, pour éviter les traces, ils tuent les gens en utilisant des poisons.

L’Agence d’information : Est-ce qu’il y a une stratégie de vider les quartiers contestataires ?

Gratien Rukindikiza : Oui. Le président du Sénat l’a annoncé et a précisé que les maisons abandonnées seraient données aux Imbonerakure qui tueraient beaucoup.

L’Agence d’information : Ils ont annoncé récemment qu’ils allaient faire comme les Israéliens en Palestine en détruisant les maisons des activistes.

Gratien Rukindikiza : Ils veulent détruire tout. Tous les quartiers qui ont contesté.

L’Agence d’information : Ça c’est l’application de la doctrine de la guerre révolutionnaire d’origine française. Ça me fait penser, j’en suis convaincu, que la France continue à les soutenir. Les Français sont opportunistes, s’ils voient que les choses bougent, ils peuvent évoluer. Mais ils doivent savoir que la rébellion armée est fragile. Je ne le savais pas ; je m’attendais à ce qu’elle soit un peu plus forte.

Gratien Rukindikiza : Malheureusement non. Je connais les gens, je sais qu’elle est très fragile.

L’Agence d’information : À une période, Nkurunziza a sévèrement réprimé les organisations de la société civile, en visant notamment les organisations de défense des droits humains. La pression est-elle toujours la même ? Quel travail peuvent encore mener ou pas ces organisations ?

Gratien Rukindikiza : Il n’y a plus de société civile au Burundi. Plus personne. Même les ONG qui ne sont pas dans la lutte contre le troisième mandat, des ONG comme Maggy par exemple.

L’Agence d’information : On ne peut plus mener d’opposition légale ?

Gratien Rukindikiza : Non ! Avoir une radio libre est impossible maintenant. On soutient Nkurunziza ou on est en danger. De plus en plus la politique de répression cible la jeunesse. On arrête les jeunes, sans qu’ils soient des activistes. On arrête des jeunes au hasard et on les tue. On peut venir chez toi, on arrête ton gamin, et le lendemain tu trouves un cadavre. Le jeune n’a rien fait, il n’y a pas d’accusation, rien. Ceux qui sont venus l’arrêter sont des policiers et le lendemain, il n’y a plus qu’un cadavre.
Ils ciblent et tuent aussi les femmes. Il y a un phénomène d’élimination, que je dirai même ethnique. On tue les jeunes, on tue les femmes. Les hommes ne vont pas se reproduire entre eux.

L’Agence d’information : Depuis quelques temps, il y a des allégations de viols...

Gratien Rukindikiza : Ce ne sont pas des allégations, ce sont des faits.

L’Agence d’information : Bien sûr. En disant « allégation » nous reprenons des déclarations officielles. Il y a des dénégations, mais avant ces dénégations, un ministre burundais a déclaré que les viols n’étaient pas liés aux évènements politiques. Il a dit que le gouvernement essayait de faire quelque chose contre les viols, mais que ces viols sont liés à des pratiques coutumières qui n’ont aucune dimension politique.

Gratien Rukindikiza : Il est fou. Au Burundi le viol était quelque chose qui n’existait quasiment pas. Une affaire de viol se réglait dans le sang. C’était un tel déshonneur pour la famille que l’homme qui a fait cela, soit l’autre famille venait le tuer, soit il y avait une entente avec l’autre famille et il se mariait. Le viol n’était pas une pratique tolérée.

L’Agence d’information : Les viols actuels entrent dans un agenda de la terreur ?

Gratien Rukindikiza : Oui, c’est un agenda de la terreur.

L’Agence d’information : La situation que tu décris est tragique. Chaque jour, heure par heure, des gens sont tués, enlevés, violés. Le terme de « jeunocide » est apparu pour décrire les massacres de jeunes en cours. Quand tu évoques la volonté de bloquer la reproduction, s’agit-il de bloquer la reproduction des Tutsi ?

Gratien Rukindikiza : Oui

L’Agence d’information : On est alors vraiment dans l’idéologie génocidaire.

Gratien Rukindikiza : Oui. Je dirai qu’un génocide peut être accompli de deux façons : on peut procéder de la façon la plus rapide, comme au Rwanda ; en quelques semaines on tue un million de personnes ; on peut procéder comme a fait Hitler ; on arrête et on commence à tuer, ça n’est pas assez rapide, alors on fusille en masse, on met les cadavres dans des fosses et on les brûle ; ce n’est toujours pas suffisant, alors on rafle, on met dans les camps et on brûle les cadavres dans les fours. Ça dure des années. Nkurunziza peut faire un génocide établi sur le temps. Il peut arrêter et empoisonner les Tutsi dans les prisons, il peut faire des choses pour qu’ils ne se reproduisent plus... pour moi c’est une forme de génocide.

L’Agence d’information : Dans cette situation tragique, qu’est-il possible de faire ? Qu’est-il utile de faire depuis ici ?

Gratien Rukindikiza : Nous sommes en France, dans le pays qui peut faire beaucoup de choses. En Afrique, les pays qui aident le Burundi sont des pays amis de la France : Le Congo-Brazzaville, l’Angola, la Tanzanie. Le Congo-Brazzaville apporte une aide financière mais il n’a pas d’influence. Par contre, si l’Angola et la Tanzanie disaient à Nkurunziza : « Tu dois quitter le pouvoir », Nkurunziza ne pourrait pas rester.
Si, au niveau de la sous-région, il y avait un embargo sur les armes, sur le pétrole, sur tout, comme sous Buyoya, il ne pourrait pas tenir, le pays serait complètement bloqué. Enfin l’exclusion de l’AMISOM et de la MINUSCA le priverait de ses moyens de corruption. Les militaires rentreraient, et leur mentalité changerait.
Sur ces trois points, la France détient les leviers. Enfin, il faudrait développer la médiatisation de la situation burundaise.

L’Agence d’information : La France, je la vois entêtée dans sa politique inter-lacustre. Nous ne la voyons pas changer en prenant l’une ou l’autre de ces initiatives décisives que tu décris. La France reste concentrée sur cette haine du pouvoir rwandais.

Gratien Rukindikiza : Que ferais-tu ?

L’Agence d’information : Difficile à dire.

Gratien Rukindikiza : J’ai fait l’armée. Je dis la vérité et c’est une vérité qui blesse. Elle blesse beaucoup de Burundais, parce qu’ils ont l’impression que demain ils vont prendre le pouvoir. En 1994, je discutais avec un Burundais qui me disait : « Dans deux mois Nyagoma va prendre le pouvoir ». Je lui ai répondu : « Tu vas attendre dix ans ». Il a attendu dix ans. Je ne suis pas dans l’euphorie...
Je connais les militaires, je connais chaque camp, les forces en présence. Les gens qui sont à la tête de l’armée sont des gens de ma promotion.

L’Agence d’information : Tu sais que les hauts gradés tutsi ne vont pas intervenir ?

Gratien Rukindikiza : Ils n’interviendront pas, sauf si la rébellion arrivait à contrôler une partie du territoire. Dans ce cas, Nkurunziza n’ayant plus d’ascendance sur l’armée, des ex-FAB et d’autres basculeraient pour être avec le gagnant.
Quand j’étais au Rwanda au mois d’août, j’ai discuté avec des militaires rwandais et leur ai expliqué : « Attention, ne vous trompez pas sur l’armée burundaise. Elle est constituée de carriéristes ». Je me rappelle en 93, quand j’étais chargé de la sécurité de Ndadaye, j’ai vu les officiers qui venaient de ma province et leur ai dit « Nous devons défendre Ndadaye parce que les gens de Bururi veulent le tuer. Donc qu’on établisse des stratégies pour le défendre s’il y a un coup d’État, et voir comment on peut agir ». Ils m’ont dit : « Gratien, détrompe-toi, on ne peut pas, nous, aller dans ce genre de jeux. On a nos carrières. Ces gens là sont plus forts. Comme ils vont gagner, autant qu’on soit avec eux ». Je leur ai répondu : « Alors, moi je ne suis pas avec vous ». Eux, ils ont été conséquents avec leurs affirmations.

L’Agence d’information : Il n’y a pas d’états d’âme mais une carrière à promouvoir...

Gratien Rukindikiza : Il y a une carrière pour eux : qu’elle se fasse mal, qu’elle se fasse bien, je suis payé à la fin du mois. C’est ça la logique et j’irai même au-delà : c’est une armée qui manque de patriotisme. Une armée de fonctionnaires malheureusement sans états d’âmes.

Entretien réalisé par Luigi Elongi et Jean-Luc Galabert
Dimanche 17 janvier 2016

[1Le 15 janvier 2016, la Cour suprême du Burundi a condamné quatre généraux à la prison à vie pour avoir organisé la tentative de coup d’État manqué des 13 et 14 mai 2015, neuf officiers à 30 ans de prison pour y avoir pris part et huit hommes de troupe à 5 années d’incarcération. Les condamnés à perpétuité qualifiés par la Cour de « planificateurs de la tentative de coup d’État » sont : Cyrille Ndayirukiye, ancien ministre de la Défense, Herménégilde Nimenya, Zénon Ndabaneze et Juvénal Niyungeko. Tous étaient membres du Comité de restauration de la concorde nationale (CRCN), mis en place par le général Godefroid Niyombare, le chef des putschistes. Ce dernier, qui avait annoncé la destitution du président Pierre Nkurunziza le 13 mai s’est exilé.

[2La mesure d’intégration des « rebelles » hutu au sein de l’armée régulière tutsi était l’une des dispositions de l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation signé le 28 août 2000 après deux années de médiation menées par l’ancien président sud-africain Nelson Mandela. L’accord d’Arusha mit fin aux dix années de guerre civile qui avaient suivi l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye en 1993.
L’accord prévoyait une politique de quotas : une Assemblée nationale composée de 60 % de Hutu et de 40 % de Tutsi, un Sénat paritaire, et un exécutif dirigé par un président élu, flanqué de deux vice-présidents, d’ethnies et de formations politiques différentes. L’armée, jusqu’alors « mono-ethnique », fut désormais composée pour moitié de représentants de chaque « groupe ethnique » en intégrant dans ses rangs des soldats issus des anciens mouvements rebelles.

[3Domitien Ndayizeye, personnalité politique hutu avait succédé à Pierre Buyoya comme président le 30 avril 2003. Pendant son mandat il signa un accord de paix à Dar es-Salaam. (Tanzanie) avec Pierre Nkurunziza, alors chef de rébellion des CNDD-FDD. Il fut également le signataire du Protocole de Pretoria entre le gouvernement burundais et plusieurs groupes rebelles. Ces accords permirent l’entrée des Forces de défense de la démocratie (FDD) au gouvernement. Soupçonné de préparer un coup d’État, Domitien Ndayizeye fut arrêté le 21 août 2006. Jugé, l’ex-président sera finalement acquitté en janvier 2007.

[4Si l’accord d’Arusha fut signé par la principale force rebelle les FDD, Le FNL « Forces Nationales de Libération » (ou Palipehutu – FNL), autre mouvement rebelle hutu, fort de 1 500 à 2 500 hommes, refusa de négocier et de déposer les armes. Le FNL poursuivit sa guérilla meurtrière pendant 3 années, et participa à des massacres de réfugiés Banyamulenge en RDC aux côtés d’ex Interahamwe rwandais.
Le chef des FNL, Agathon Rwasa accepta de négocier en juin 2006. Considérant la décision d’Agathon Rwasa comme une trahison, une partie des FNL, dit « FNL de Nzabanpema », a décidé de poursuivre la lutte armée.

[5Muyinga est un quartier de la capitale Bujumbura. Le 4 septembre 2007, des affrontements entre deux factions des FNL à Bujumbura firent 21 morts. Les attaques de Bujumbura par les rebelles du FNL du 17 avril au 26 mai 2008 se soldées par une centaine de morts.

[6Fidèle de Nkurunziza depuis la décennie de guerre civile, Adolphe Nshimirimana a gravit tous les échelons du commandement militaire de la rébellion. Lorsque le CNDD [« Conseil National pour la Défense de la Démocratie »] intègre les institutions de la République en 2003, Nkurunziza le place à la tête de la branche armée du mouvement – les FDD « Forces de Défense de la Démocratie » – et le nomme chef d’état-major adjoint de l’armée burundaise. Très rapidement, Adolphe Nshimirimana prend le commandement du Service national de renseignement (SNR) et devient ainsi le maître d’œuvre des basses besognes du gouvernement pendant une décennie. Il exerce également le commandement réel des jeunesses du parti présidentiel connue sous le nom de « Imbonerakure ». Organisées en milice, les Imbonerakure ont pour mission d’éliminer ou de terroriser les opposants et de contrôler par la terreur et l’impunité la population civile non acquise au Président.

[7Ancien journaliste burundais fondateur en 2000 de RPA « Radio Publique Africaine » au sein de laquelle collaborent journalistes hutu et tutsi, Alexis Sinduhije s’est vu décerné le Prix de la liberté de la Presse du Comité pour la protection des journalistes en 2004 et est apparu dans la liste du Time Magazine des 100 personnes les plus influentes en 2008. Le 3 novembre 2008, Sinduhije a été arrêté et emprisonné pour de prétendues insultes au président Pierre Nkurunziza, avant d’être innocenté et relâché le 13 mars 2009. Candidat pour les élections présidentielles de 2010, il est le fondateur du parti MSD « Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie ». Ce parti regroupe notamment des jeunes instruits sans distinction d’origine, ni d’ethnie qui veulent et croient en un changement démocratique. Son parti a subi plusieurs tentatives de nyakurisation (système de destruction des partis de l’opposition) de la part du régime en place. Cette volonté de destruction a culminé dans l’attaque à l’arme lourde du siège du MSD à Bujumbura. Alexis Sinduhije réside aujourd’hui en exil.

[8Créé à Addis-Abeba en Éthiopie les 30 et 31 juillet 2015, le CNARED « Conseil National pour le Respect de l’Accord d’Arusha et de l’État de Droit au Burundi », s’est donné l’ambition de fédérer toutes les forces politiques et citoyennes opposées au troisième mandat de Pierre Nkurunziza. La rencontre des 30 et 31 juillet 2015 ont permis l’adoption du Manifeste et du CNARED qui regroupe d’anciens présidents de la république, le Président de l’Assemblée Nationale Pie Ntavyohanyuma, le Deuxième Vice-Président de la République Gervais Rufyikiri, des présidents et des délégués de différents partis de l’opposition dont l’UPRONA, le FRODEBU, le FRODEBU-Nyakuri, le CNDD, les Frondeurs du CNDD-FDD représentés par Onésime Nduwimana et le député EALA Jérémie Ngendakumana, le CNDD-FDD pro-Radjabu représenté par Manassé Nzobonimpa et Hassan Rukara, l’UPD-Zigamibanga, le MSD, le leader d’Imbono Charisma Audifax Ndabitoreye

[9Ancien compagnon d’armes du président Nkurunziza au sein de la rébellion du CNDD-FDD le général Godefroid Niyombare a été le premier chef d’état-major hutu de l’histoire de l’armée burundaise, puis chef du Service national de renseignement. Ce fidèle parmi les fidèles s’est peu à peu éloigné de Nkurunziza parce qu’il ne supportait plus les dérives du régime. Après avoir mené la tentative tentative de coup d’État des 13 et 14 mai 2015, au plus fort de la répression des manifestations contre le 3e mandat du président Pierre Nkurunziza, le général Niyombare est devenu le « coordinateur général » des Forces républicaines du Burundi (Forebu) qui cherchent à unir sous leur bannière les différents groupes armés opposé au Président Nkurunziza.

[10Cette tentative de « destitution » du président Pierre Nkurunziza menée par le général Godefroid Niyombare s’est déroulée le mercredi 13 mai 2015, alors que le président du Burundi se trouvait en Tanzanie pour un sommet régional sur la crise que traverse son pays.

[11Depuis la répression des manifestations contre le troisième mandat du président Nkurunziza, une rébellion est née au Burundi. Deux mouvements rebelles se sont manifesté : RED-TABARA et FOREBU. À ces deux mouvements s’ajoute le FNL de Nzabampema qui contrôle une zone au sud Kivu en territoires congolais mais, à l’exception de quelques incursions à la frontière, cette rébellion armée n’intervient pas actuellement au Burundi.
Créé le 24 avril 2011 RED-TABARA est composé d’anciens militaires (des militaires réfractaires continuent à le rejoindre), quelques anciens rebelles FNL et des jeunes civils révoltés. Cette rébellion mène des actions dans la ville de Bujumbura ou dans les provinces de Bujumbura rural, Bururi et Makamba. Son chef n’est pas connu pour le moment.
FOREBU est composé par des officiers supérieurs et généraux principalement, du moins dans son commandement. Ce mouvement a dévoilé sa composition : son chef est le général Niyombare, son porte parole,le commissaire de police Nibigira ; son chef militaire le général Habarugira, secondé par le colonel Antoine-Marie Zacharie Twagirayezu. Le chef des opérations de FOREBU est le lieutenant colonel Edouard Nshimirimana, ancien officier des transmissions de l’armée.

[12voir note 11

[13voir note 6

[14Ancien chef militaire au sein de la rébellion hutu CNDD-FDD, Alain-Guillaume Bunyoni fut de 2005 à 2007 le premier directeur de la nouvelle police burundaise après la guerre civile, avant de devenir chef de cabinet civil du président jusqu’en novembre 2014. Son limogeage à cette date ne fut que de façade. Après la réélection pour un troisième mandat, de Pierre Nkurunziza, Alain-Guillaume Bunyoni a repris, 25 août 2015 sa place d’acteur-clé du système sécuritaire du régime en reprenant la tête du ministère de la sécurité publique. Présenté comme le « président bis » du troisième mandat de Pierre Nkurunziza, Alain-Guillaume Bunyoni, serait le maître d’œuvre de la répression policière contre les quartiers contestataires de Bujumbura, supervisant et coordonnant les tortures, les assassinats politiques ciblés, les exécutions extrajudiciaires.

[15Du fait de son opposition au troisième mandat de Nkurunziza. Le Général Guillaume Nabindika a été démis des fonctions de directeur Général de l’INSS « Institut National de la Sécurité Sociale » le 18 février 2015. Il occupait ce poste depuis le 28 novembre 2014 date du limogeage de façade des numéro 2 et 3 du régime : Adolphe Nshimirimana et Alain Guillaume Bunyoni.

[16FDLR « Forces démocratiques de libération du Rwanda » sont un groupe armé constitué de nostalgiques du Hutu Power qui ont conduit au génocide des Tutsi du Rwanda en 1994, notamment d’anciens membres des FAR « Forces Armées Rwandaises » et des milices Interahamwe tous protagonistes majeurs du génocide. Les autorités congolaises ont régulièrement utilisé les FDLR comme supplétifs à l’armée régulière, malgré leurs nombreuses accusations de violences et de prédations contre les populations civiles.

[17Créé en 1977 sous l’impulsion de Julius Nyerere le Chama cha Mapinduzi (« parti de la Révolution » en swahili) est resté le parti unique de Tanzanie de sa création en 1977 à 1992. Le 1er juillet 1992 la constitution tanzanienne a été modifiée par l’Assemblée nationale pour permettre la reconnaissance d’autres partis politiques. Le CCM est resté toutefois le seul parti au pouvoir après cette réforme constitutionnelle. Le 29 octobre 2015, John Pombe Joseph Magufuli, a succédé à Jakaya Kikwete devenant cinquième président de la République tanzanienne.

[18Voir note 11

[19Voir note 4

[20Voir note 8

[21Voir note 11

[22La mission de l’Union africaine en Somalie, généralement appelée Amisom, est une mission régionale de maintien de la paix en Somalie menée par l’Union africaine avec l’aval des Nations-Unies suite à la guerre civile somalienne.

[23« Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations-Unies en République centrafricaine » La Minusca) a été créé par le Conseil de sécurité la par sa résolution 2149 (2104) du 10 avril 2014.

[26La MAPROBU ou « Mission africaine de prévention et de protection au Burundi », procède du projet élaboré par le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) autorisant l’envoi d’une mission de 5 000 hommes au Burundi pour tenter de stopper les violences dans ce pays. Le 19 décembre à Addis Abeba, le CPS a décidé « d’autoriser le déploiement de cette mission africaine de prévention et de protection au Burundi (Maprobu), pour une période initiale de six mois, renouvelable ». La demande d’acceptation de déploiement de la Maprobu et de coopération au gouvernement du Burundi avec la Maprobu a été catégoriquement refusé par le pouvoir burundais.

[27Après la signature, en juillet 1999, de l’accord de cessez-le-feu de Lusaka entre la République démocratique du Congo (RDC) et cinq États de la région (Angola, Namibie, Ouganda, Rwanda et Zimbabwe), le Conseil de sécurité a créé, par sa résolution 1279 du 30 novembre 1999, la Mission de l’Organisation des Nations-Unies en République démocratique du Congo. La mission devait à l’origine élaborer des plans en vue de l’observation du cessez-le-feu et du désengagement des forces, et maintenir la liaison avec toutes les parties à l´accord de cessez-le-feu. Par une série de résolutions ultérieures, le Conseil a étendu le mandat de la au contrôle de l’application de l’accord de cessez-le-feu et lui a attribué plusieurs autres tâches connexes.
Le 1er juillet 2010, par la résolution 1925 (2010), le Conseil de sécurité a rebaptisé la Mission de l’Organisation des Nations-Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) pour tenir compte de l’entrée du pays dans une nouvelle phase.
La nouvelle Mission a été autorisée à utiliser tous les moyens nécessaires pour s’acquitter de son mandat, à savoir notamment garantir la protection des civils, du personnel humanitaire et des défenseurs des droits de l’homme exposés à une menace imminente de violences physiques, et aider le gouvernement de la RDC à stabiliser et à consolider la paix.
Dans les fait, la Monusco, aura été une machine de guerre contre le M23, elle n’a ni désarmé les FDLR, ni protégés les populations civiles des exactions des groupes armés, ni empêché la déréliction du Kivu.

[28Albert Shingiro est Représentant permanent du Burundi auprès des Nations-Unies

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