5/04/2015

A l’approche de 2016, la sortie de la scène politique de Joseph Kabila n’est pas le seul enjeu pour les populations congolaises en quête d’un grand changement. Il faudra aussi bien faire échec à toute tentative d’imposer à nouveau au pays un président qui ne travaillera que pour les intérêts de son clan et de ses parrains étrangers en course pour l’accès facile aux ressources de la RDC

As we are approaching 2016, Joseph kabila’s exit of the political scene is not the only stake for the congolese populations, looking for a big change. There will have to be a fight to avoid a new president that will only work for his clan’s and foreign godfather’s interests, for an easy access to the DRC’s ressources

Alors que la date de la présidentielle de 2016 n’est pas encore établie et que le chef de l’Etat Joseph Kabila tarde à se prononcer en dépit des nombreuses pressions, les rumeurs font rage sur les candidatures à venir, y comprises celles qui seraient « supportées » par la dite Communauté Internationale (CI).
Laquelle avait joué un rôle de premier plan à partir du Dialogue inter-congolais de Sun City et de la première phase de la transition en 2003 pour ouvrir les portes du pouvoir au successeur de Laurent Désiré Kabila. En témoigne la mise à l’écart, avec les bonnes ou le mauvaises manières, tour à tour d’Etienne Tshidekedi, d’Azarias Ruberwa Maniwa, de Jean Pierre Bemba Gombo et de Laurent Nkunda Mihigo.
Depuis quelques temps une rumeur persistante circule autour du nom du fameux Docteur Denis Mukwege de l’hôpital Panzi de Bukavu. S’il y a plus d’un an, ce chirurgien originaire de l’Est était crédité d’un soutien américain, le même est à l’heure actuelle considéré comme le « candidat » de Louis Michel, l’ancien Commissaire au Développement et à l’Aide humanitaire de la Commission européenne, maintenant tout puissant parlementaire européen et coprésident de l’Assemblée parlementaire paritaire, qui réunit des députés de l’Union européenne ainsi qu’un nombre équivalent de représentants des pays de l’ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) qui a l’ambition de piloter l’ensemble des politiques d’aide au développement. Louis Michel est également le père de l’actuel première ministre belge Charles Michel, ce qui est amusant quand on pense à tous ceux qui se moquent du népotisme comme s’il s’agissait d’une spécialité africaine…

Nous avons ainsi appris que dans les chancelleries, parmi les officiels de la Monusco et jusque dans les salons huppés à Kinshasa, on parle sans réticences des initiatives prises par ce très haut fonctionnaire international afin de faire connaître en Europe et dans le monde entier ce docteur de Bukavu qui a gagné le prix Sakharov l’automne dernier. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Louis Michel soutien un candidat à la présidence de la RDC. En 2006, son poulain était Joseph Kabila. L’Union européenne (UE) finança largement son élection dans un climat généralisé d’espoir d’un avenir meilleure pour le pays. Ce soutien ne passa pas inaperçu et la rue de Kinshasa, ville qui a été toujours frondeuse, fit entendre son mécontentement de cette ingérence avec une manifestation devant le bâtiment abritant la Délégation de l’Union européenne.
En 2011, après une mission d’observation électorale de l’UE, qui avait constaté plusieurs irrégularités, une conclusion sibylline était sortie : "On ne peut ni re-voter, ni re-compter", disait-on à l’époque du côté de Bruxelles. Résultat : le candidat sortant Joseph Kabila était à nouveau le président « légitimement » élu. A la cérémonie "d’intronisation", une grande partie de la “communauté internationale” brillait par son absence, y compris l’Union européenne, dont pourtant les relations et la coopération avec le pouvoir n’ont pas changé d’un iota depuis. Car, on l’a bien constaté dans tous les domaines et notamment à l’occasion de la mise en place d’un parapluie militaire pour faire face à la rébellion du M23, l’UE et plus largement la communauté internationale a continué à travailler avec le président et ses divers gouvernements comme si rien n’en était.
Mais qu’est-ce qui pousse actuellement Louis Michel à soutenir à nouveau un candidat président ? En effet, le choix de Kabila ne s’est pas avéré l’un des meilleurs, non seulement pour le pays, mais aussi pour les rêves d’influence sur la République démocratique du Congo nourris par Louis Michel. Ce dernier, qui entre la fin de 2008 et début 2009 avait travaillé dans l’ombre pour trouver un accord entre le Rwanda et la RDC, parvenant à faire arrêter Laurent Nkunda en janvier 2009, pensait ainsi avoir gagné la reconnaissance de Kabila ad vitam aeternam et une place à la première loge de la politique congolaise. Cela ne fut pas le cas, Kabila l’ayant remis vite à l’ordre. Cela fut lors de la première réunion des Conseils de Ministres, tenue à Goma au printemps 2009. Dans cette circonstance, Louis Michel, venu dans la ville gomatracienne seulement pour rencontrer l’élu, fit antichambre plus de quatre heures, pendant que le chef de l’Etat était en train de féliciter l’équipe nationale de football fraîchement gagnante d’un tournoi international...
Or, malgré ces précédents, Louis Michel semble avoir l’intention de réessayer… Mais quelles sont les différences ?
Tout d’abord la typologie du candidat. Car le choix est tombé sur un personnage, certainement populaire à l’Est de la RDC, mais émergeant en dehors du sérail politicien. Mukwege n’a pas des relations avec la classe politique, encore moins avec les forces de sécurité. Un concurrent aimé par certaines couches sociales, surtout dans le Sud Kivu, mais sûrement faible. Il ne connaît pas les rouages de la politique kinoise, ni a noué des alliances avec l’opposition ou avec la majorité. Dans les intentions de Louis Michel, cela devrait lui garantir un apprenti président qui aurait besoin de son expérience politique et lui permettrait de gouverner la RDC par personne interposée. Le rêve de beaucoup de Belges qui, après 64 ans d’indépendance, n’ont pas encore accepté au fond de leur esprit le fait que toutes ces manigances ne vont pas leur rendre le Congo.
Ensuite, la présence du docteur Mukwege dans la course à la magistrature suprême pourrait soustraire pas mal de votes à Vital Kamerhe, le candidat le plus populaire à l’est de la RDC, autant dans les deux Kivu que sur l’ensemble du territoire national. Mukwege est connu à l’est de la RDC, beaucoup moins à l’ouest. Son bassin électoral est le même que celui de Vital Kamerhe, candidat que Louis Michel considère probablement trop fort politiquement et pas maniable et/ou pas sûr. De surcroît, et en tenant compte de ce que la présidentielle est désormais à un seul tour, l’une de stratégies possibles pourrait être celle de brouiller la donne en augmentant artificiellement les nombres des candidats. Selon cette perspective, il s’agirait aussi de soutenir le candidat du pouvoir en place, dont le ministre de l’Intérieur occupe une fonction très importante dans l’organisation du scrutin. Bref, dans l’hypothèse, à vérifier, que le chirurgien de Bukavu puisse devenir un cheval de rechange de l’actuelle majorité, Louis Michel jetterait un pont à cette dernière en postulant la candidature Mukwege.
Une troisième raison pour Louis Michel d’essayer de propulser au Palais de la Nation « l’homme qui répare l’utérus des femmes » pourrait être interne au cadre politique de la Belgique. Le ministre des Affaires étrangères, le bruxellois francophone Didier Reynders, voit son rôle prendre de l’ampleur en même temps qu’il se rapprocher de Kabila. Cela diminuerait l’influence du clan "Michel", chose difficilement supportable par son fondateur. Son poids sur la politique congolaise a été toujours l’un de ses chevaux de bataille et lui a donné, dans le temps, une importance qui va bien au-delà de la petite Belgique. La réussite de la carte Mukwege conforterait ainsi ses ambitions d’une carrière onusienne.
Dans tout cela, comme d’habitude, le grand perdant serait le peuple congolais, le « souverain primaire » à qui, une fois de plus, on ne veut pas reconnaître le droit de choisir son propre président, et qui semblerait destiné à évoluer sous tutelle de la Communauté Internationale.
Malgré plus de cinq siècle de domination sauvage et de pillage, depuis l’esclavage jusqu’à l’avènement de la dynastie Kabila – en passant par l’Etat indépendant du Congo, la colonisation et l’époque mobutiste –, une partie de l’opinion publique congolaise, en cela confortée par une classe politique majoritairement sans programme ni vision, se sent redevable de la « protection » de Washington, New York, Paris ou Bruxelles face aux abus de ses gouvernants. Un paradoxe, si l’on considère les relations de complicité qui ont toujours lié ces derniers aux premiers.
Or, les agissements de Louis Michel et ceux qui vont suivre à l’approche de 2016 de la part de ses pairs au sein de la CI ne doivent pas faire oublier l’essentiel. Car, si la sortie du tableau de Kabila est indispensable pour un véritable changement de régime capable de rendre aux Congolais la confiance dans l’avenir, il est également impératif de déjouer toute tentative d’imposer au pays de l’extérieur, et par le truchement du « jeu démocratique », un président encore une fois sur mesure pour les intérêts de contrôle et de prédation des grandes puissances et de leurs alliés dans la sous-région.
Un double défi, auquel il faut s’atteler dès maintenant.

Daddy Batokwisi, pour l’Agence d’information

Mis en ligne par L’Agence d’information
 5/04/2015
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