13/08/2013

Depuis 9 ans jour par jour, l’acte de génocide de Gatumba, dont les responsables courent toujours, évoque la tragédie congolaise d’un Etat bâti sur la haine raciale et dont les raisons semblent aujourd’hui partagées par les grandes puissances et les hautes instances des Nations Unies

Today, exactly 9 years ago, day by day, the Gatumba massacre, an act of genocide, was a Congolese tragedy whose perpetrators are still at large. The tragedy is the image of a state built on hatred and racial division, which seems today to be shared by the Western powers and the top executives as well as the entire structure of United Nations.

(13 / 08 / 2013)

N’oublions pas les victimes de Gatumba. Ne les oublions pas car, au-delà du devoir de mémoire, ce qui s’est passé la nuit du 13 au 14 août 2004 dans ce camp burundais de réfugiés Banyamulenge (Tutsi d’Uvira et Bukavu, au Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo, qui avaient fui les exactions des hommes du général Mbuza Mabe, commandant de la 10e région militaire) n’appartient pas à une époque révolue. Et il pourrait bientôt se répéter à Nyiragongo ou à Rutshuru, dans les vallées et les collines du Nord-Kivu, où vivent sur la terre de leurs ancêtres les communautés rwandophones congolaises.

Il y a neuf ans, une coalition de génocidaires sans frontières – forces armées régulières (FARDC) et formation Maï Maï congolaises, Interhamwe et ex-FAR rwandaises et FNL burundaises – massacra 180 civils, tous femmes, enfants et vieillards, et en blessa une centaine parmi ceux qui se trouvaient dans le camp. Munis de bouteilles d’essence, de machettes et d’armes à feu, ils étaient arrivés au cœur de la nuit en chantant des hymnes religieux.

Pendant qu’une unité de rebelles hutu burundais des Forces nationales de libération (FNL) menaçait l’emplacement limitrophe des FAB (Forces armées burundaises) pour en éviter l’intervention, les militaires des FDLR (miliciens Interhamwe et ex-Far responsables du génocide de 1994 au Rwanda) et FARDC (en grand partie des combattants Maï Maï à peine intégrés) s’adonnèrent à la tuerie. Lendemain matin, les effets étaient encore visibles pour les journalistes : cases calcinées et, par terre, des dizaines de corps carbonisés après avoir été achevés à la machette.

Venant de la RDC et en nombre de 700, les auteurs du carnage avaient franchi la frontière avec le Burundi organisés en deux colonnes : l’une en passant par Kiliba et l’autre, en provenance d’Uvira, par le poste douane proche de Nyangara. Les deux groupes, qui firent jonction dans le village burundais de Kaholoholo avant de mettre en exécution leur plan, étaient sous le commandement du major Ekofo des FARDC, du commandant Zabuloni, un ancien chef Maï Maï, et du major Kanyambi des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda).

Selon plusieurs rapports et témoignages concordants -dont ceux du “Pole Institute” de Goma, du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-Goma), du Comité des rescapés de Gatumba, de Survie, de la Communauté banyamulenge, ou de l’Observatoire d’Afrique centrale (Obsac)- l’opération avait été conçue par l’Etat-Major de la maison militaire du président de la république Joseph Kabila et ensuite commanditée par le patron de la 10e région militaire (Sud-Kivu) à la Brigade du colonel Nakabaka. Ce dernier en avait confiée l’exécution à Ekofo et à Zabuloni. Dans la nuit du 12 août, une réunion opérationnelle s’était déroulée dans la résidence du colonel Mutupeke, commandant de la Brigade d’Uvira.

Pièce maîtresse du dispositif génocidaire, le chef de l’Etat Joseph Kabila fut déjà à l’époque pointée du doigt. Selon le Mémorandum du RCD-Goma du 18 août 2004, « Il est difficile de croire que le Commandant Suprême qui a de l’ascendance notoire sur les forces ex Maï Maï et sur le commandant de la 10e région militaire issue de sa composante n’ait pas donné son aval ou alors n’était pas au courant. Si le Commandant suprême des forces armées qui se trouve être le président de la république avait nommé le commandant adjoint de la 10e région militaire, poste qui revient au RCD, tel qu’on le lui demandait avec insistance depuis six mois, le génocide ne se serait pas commis. Ce refus délibéré de nommer un officier RCD comme de droit participe de la préparation préméditée du génocide ».

Avec une attitude qui n’a jamais changé depuis, les parrains étrangers de la Transition congolaise issue du Dialogue de Sun City volèrent au secours du successeur de Laurent-Désiré Kabila. Réunis dans le CIAT (Comité international d’accompagnement de la transition), ils appelèrent à la sauvegarde du processus politique en cours. En réalité, ils s’opposèrent à toute enquête qui aurait pu mettre en cause le chef de l’Etat en établissant dangereusement le principe de son impunité.

Face à cette perversion de l’idéal de la réconciliation nationale, qui avait été pourtant affirmé à Sun City comme l’une des conditions nécessaires pour la pacification des esprits après la guerre civile de 1998-1999, et devant la persistance des risques d’extermination des communautés rwandophones de l’Est, le général Laurent Nkunda Mihigo entra en dissidence et déclencha une insurrection armée au Nord-Kivu. Dans le deuxième semestre 2004, un mouvement rebelle voit ainsi le jour qui prône l’égalité de tous les Congolais devant la loi, une conception fédérale de l’Etat visant l’extirpation de l’ethnicisme et une doctrine militaire portant sur l’intégration véritable des anciens belligérants dans une armée soudée par la discipline et par l’esprit patriotique. Son dernier avatar, le M23 de Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga, se pose aujourd’hui en rempart contre l’idéologie du génocide qui se développe dans le pays sans solution de continuité depuis quinze ans.

Force est de constater en effet que les mêmes acteurs sont au devant de la scène d’hier et d’aujourd’hui, et jouent le même rôle dans les mêmes circonstances, comme dans les séquences successives d’un théâtre d’ombres !

A commencer par Human Right Watch qui, dans un rapport daté 7 septembre 2004, avait prétendu attribuer la responsabilité du crime aux seules FNL. Cela malgré les déclarations des rescapés qui avaient entendu les assaillants s’exprimer dans les langues kifulero et kibembe du Sud-Kivu et kinyarwanda. But avoué de HRW : dédouaner le chef de l’Etat et à la fois les FDLR, dont cette Ong « des droits de l’homme » n’a jamais voulu reconnaître l’idéologie génocidaire, ni l’implication criminelle de ses plus hauts cadres dans la tragédie rwandaise de 1994.

Comment ne pas comparer d’ailleurs, la propagande venimeuse ciblant la communauté rwandophone, véhiculée par le vice-gouverneur Didace Kaningini et les médias de la haine de l’époque, a ce que l’on entend ces jours-ci au Nord-Kivu par les voix des porte-parole de supposées “sociétés civiles” de l’Est, tels les Omar Kavota, Thomas d’Aquin Mwiti et autres Kataliko ? Ou dans les émissions des radios Kivu 1 ou Mishapi, à Goma, et jusqu’à la « signature génétique » du ministre des affaires étrangères Raymond Tshibanda ?

Et l’exécution de militaires banyamulenge, de surcroît loyalistes, toujours par Mbuza Mabe en juin 2004 à Bukavu, n’évoque-t-elle pas les viols de Minova, la profanation de soldats tombés sur le champ de bataille et les bombes qui ont frappés délibérément les villageois de Rumangabo, tous des actes accomplis par les FARDC et visant des rwandophones ?

Le massacre de Gatumba demeure l’infamie originaire d’un processus politique qui vise la légitimation d’un pouvoir basé sur la haine de l’autre. Ses parrains n’oublieront pas que cette idéologie meurtrière avait fait ses épreuves en tant qu’acte fondateur de l’Etat kabiliste pendant un autre terrible 13 août. Ce fut en 1998, quand le sang des Tutsi congolais coula aux camps Kokolo et Tshatshi à Kinshasa, en même temps qu’à Lubumbashi et à la base militaire de Kamina.

Les grands décideurs au sein des institutions de la nouvelle gouvernance mondiale ont sciemment accompagné la constitution d’un Etat patrimonial, situé au cœur du plus grand réservoir de matières premières d’Afrique, tout en le sachant régi par une idéologie xénophobe et raciste utilisée à support d’une politique violente d’exclusion. Ils persistent maintenant dans leur choix et franchissent le pas qu’on n’aurait pas osé penser.

Ils vont expérimenter le premier mandat offensif jamais confié à une mission de Casques bleus et cela à travers lé déploiement d’une Brigade d’intervention dont le haut commandement a établi des liaisons contre nature avec les forces génocidaires qu’ils devraient pourtant combattre. Une autre coalition inavouable dans le but de sauver encore une le soldat Kabila et d’éradiquer le M23 qui s’y oppose.

Neuf ans après les événements de Gatumba, les mêmes politiques vont-elles produire les mêmes effets ?

[Source : l’Agence d’Information]

Mis en ligne par L’Agence d’information
 13/08/2013
 http://lagencedinformation.com/037-le-feu-et-la-machette.html
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