8/05/2016

Depuis octobre 2014, à Beni, dans le Nord-Kivu, une série interminable de massacres à la machette ciblant la communauté Nande a fait plus de 1000 victimes.

Alors que les violences font depuis quelque mois tâche d’huile dans les territoires de Lubero, Walikale, Rutshuru et Masisi, où les différentes communautés s’affrontent par milices interposées, la responsabilité du pouvoir et de ces relais locaux émergent dans l’orchestration des atrocités.

Un désordre entretenu en forme de diversion, pendant que le président Kabila prépare son maintien illégal au sommet de l’Etat au-delà du délai constitutionnel du 19 décembre 2016.

Peux-tu resituer la spécificité de la région du Kivu dans cette Afrique des Grands Lacs, située à l’extrême Est de la République démocratique du Congo ? Elle est très éloignée de la capitale congolaise Kinshasa. Historiquement et culturellement, ses relations d’affinités se situent plutôt vers l’Ouest et les pays de l’Afrique dite des Grands Lacs.

Ce qui s’est passé suite au génocide d’un million de Tutsi en 1994 au Rwanda a marqué l’histoire du Kivu. Les forces responsables de l’extermination se sont installées au Nord Kivu avec 2 millions de Hutu qui étaient encadrés par l’opération Turquoise. Cet événement est à la base de la crise du Kivu qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Mais il y a, plus en général, une spécificité du Kivu dans l’histoire du Congo. Cette province a toujours été frondeuse depuis l’indépendance du pays en 1960. Les pouvoirs en place, de la période du Zaïre à celle de la République démocratique du Congo (RDC), que ce soit à l’époque de Mobutu, de Laurent-Désiré Kabila ou de Joseph Kabila, ont toujours essayé d’affaiblir le Nord Kivu et le Sud Kivu qui autrefois formaient une seule province incluant aussi le Maniema.

Est-ce que la division de cette province autrefois unifiée avait une signification politique ?

L’intention était d’affaiblir ces régions contestataires qui auraient pu s’ériger en contre-pouvoir. Quand, en 2003, une nouvelle constitution a été adoptée en RDC à la fin de la période de transition suivant les accords de Sun City, on a adopté une formule d’État décentralisé qui n’est pas véritablement un État fédéral comme on aurait du faire pour mieux gérer un si vaste pays. Cette nouvelle Constitution prévoit la rétrocession d’une partie des ressources locales envoyées vers le centre. A cause d’un régime de prédation, cela ne s’est jamais fait. Laurent Désiré Kabila (1997-2001) et Joseph Kabila, son successeur, ne se sont jamais préoccupés du développement du Kivu et le pouvoir a organisé l’insécurité dans ces provinces. Jamais une politique de paix ni de négociation a été pratiquée avec les forces qui entraient en conflit avec le pouvoir central. Depuis 1994, cette spécificité génère une situation de guerre ouverte ou larvée et de violence endémique. Actuellement, nous ne sommes pas dans un état de guerre ouverte. Mais on est dans un état de guerre de basse intensité qui a entraîné un nombre de victimes bien supérieur à celui de la période de guerre ouverte contre un mouvement politico-militaire qui a été, de 2003 à 2009, le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) dirigé par Laurent Nkunda. Et entre 2012 et 2013, le M23.

Donc il y a plus de morts en « temps de paix » qu’il n’y en a eu en « temps de guerre » ? Est-ce qu’on peut parler d’un management politique par la terreur ?

Absolument, c’est même l’expression exacte.

La particularité de cette région tient à la présence de forces sous mandat de l’ONU dans le cadre d’une mission de paix. Quelle a été son rôle dans ce contexte ? Quel est le bilan de son action ?

Les Nations Unis ont envoyé une force, la MONUC, qui est devenue plus tard la MONUSCO. Cette force a perdu son caractère neutre, indispensable à toute mission de paix, jusqu’à devenir, sur le plan politico-militaire, un allié important du gouvernement central à l’époque de la guerre contre le M23. Auparavant, pendant la guerre contre le CNDP de Laurent Nkunda, la position de cette force était plus nuancée. C’est une des raisons pour lesquelles, les troupes des Nations Unies n’ont pas fait la chasse aux FDLR, qui sont alliées au gouvernement. En conclusion, la mission onusienne participe au maintien d’un état de violence.

Le véritable nom de la MONUSCO serait-il donc « Mission de Maintien de la Violence » ?

Cela est évident avec la résolution 2098 des NU (2012), dans laquelle on stipule la création d’une force de combat, la fameuse Brigade, contre le M23 et on ajoute qu’après avoir liquidé le M23, cette unité spéciale onusienne aura pour mission de s’attaquer au FDLR et aux autres groupes armés. Cela n’a jamais été fait. Pourquoi ? Ni les FDLR, ni les groupes armés ne menacent le pouvoir en place alors que le M23 n’était pas un groupe armé mais une organisation politico-militaire qui s’opposait au gouvernement central à Kinshasa et qui s’y oppose encore aujourd’hui.

Qu’est-ce que modifie le fait qu’il n’y ait pas aujourd’hui une rébellion politico-militaire ouverte pour le pouvoir ?

Joseph Kabila est très impopulaire, parce que le régime qu’il a crée est un régime de prédation qui a considérablement appauvri la population. Il y a une insécurité terrible dans certaines provinces et territoires : le Katanga, l’Ituri, le Nord Kivu et le Sud Kivu. Il y a le fléau des viols, qui a une résonance internationale. En conséquence de cette impopularité, cette idée de gouverner par la violence, la terreur et la guerre doit être mise en exécution comme élément de diversion. Au plus fort de la guerre contre le M23, le régime avait un argument qui pouvait renforcer son pouvoir du fait même de la guerre. Il pouvait crier à l’ennemi intérieur, le M23, et à l’ennemi extérieur. Comme d’habitude, le bouc émissaire extérieur, c’est le Rwanda. Cette politique a eu une certaine réussite parce qu’elle avait le soutien des NU et la France œuvrait discrètement à l’appui de cette stratégie. Une tâche facile pour l’Elysée, si l’on considère que Paris a le contrôle sur le Département des Opérations de Maintien de la Paix, ce qui se manifeste aussi d’une manière concrète par une présence des généraux français très importante au sein de la MONUC auparavant et de la MONUSCO aujourd’hui. Il y a donc un élément de diversion dans la tentative d’utiliser les rébellions avec cette finalité de diversion. Le M23 s’est replié en Ouganda. Une des raisons pour lesquelles il n’intervient plus depuis son repli, est que ses dirigeants savent qu’en ce moment ils rendraient un grand service à Joseph Kabila.

Comment s’actualise à présent la politique de maintien de la violence ?

Il y a eu des protocoles de paix qui ont été signés le 12 décembre 2013 à Nairobi entre les délégués du M23 et du gouvernement et en présence de 19 chefs d’État africains. La guerre était terminée et à ce moment là Kabila n’avait plus cet argument de diversion, ne pouvait plus profiter de cette situation. En même temps, il y a l’échéance de la présidentielle de novembre-décembre 2016, avec un Kabila qui termine son deuxième mandat. Il doit donc quitter le pouvoir et organiser l’élection. Mais il donne des signes évidents de vouloir se maintenir au pouvoir, non pas en modifiant la Constitution pour briguer un troisième mandat anticonstitutionnel, comme ont fait plusieurs Chefs d’État africains, mais à travers la méthode du glissement. S’il y a une rébellion, le glissement se fait de manière facile : à cause de la guerre, un état d’urgence est décrété avec la mobilisation de la nation... Depuis décembre 2013, comme il n’y avait plus de rébellion, le pouvoir organise un battage médiatique où l’on voit le spectre du M23 derrière chaque violence. On disait avec ironie à ce moment là, qu’une rébellion faisait défaut à Joseph Kabila. Ceci dit, dix mois après, des massacres ont démarré dans le territoire de Beni, qui se trouve dans le Grand Nord du Nord Kivu : des massacres de villageois à la machette, qui pouvaient durer pendant 2 ou 3 heures, suivis de fêtes macabres et souvent en proximité des bases de l’armée régulière (FARDC) et de la MONUSCO. Le gouvernement a, depuis le début, pointé du doigt comme responsable de ces tueries un groupe rebelle ougandais opposés à Museveni, le président de l’Ouganda, et qui depuis longtemps est établi sur les montagnes du Ruwenzori, dans le Nord Kivu. Ces rebelles ougandais, dans le temps, se sont mélangés à la population locale. Mais en réalité, à cette époque là, ce mouvement rebelle avait déjà disparu suite à l’arrestation de son chef en Ouganda. Et, de toute manière, il n’avait jamais agi d’une manière aussi violente. Il était constitué de Congolais de la même ethnie que les victimes des massacres et l’attribution de ces tueries a ces rebelles était donc tout à fait indéfendable pour n’importe quel observateur attentif de la situation. Ce mouvement, appelé ADF-Nalu, était en réalité un label choisi pour simuler l’existence d’une rébellion, et aussi pour créer une situation de diversion. Le problème est que cette histoire, qui a démarré le 2 octobre 2014, continue sous d’autres modalités. Ça commence à devenir un phénomène de déflagration entre différentes ethnies au Nord Kivu. Car les massacres se sont déplacés du territoire de Beni vers Lubero, puis à Walikale, Rutshuru et Masisi. De surcroît, un conflit a été attisé entre Hutu et Nande, des milices se sont formées ou reformées et les massacres se sont déplacés vers le sud du Nord Kivu, jusqu’à la ville de Goma.

Y-a-t-il des éléments qui permettent d’établir l’implication du gouvernement central dans ces massacres ? Ou est-ce simplement l’hypothèse la plus probable ?

À travers les contacts eus depuis le mois d’octobre 2014, nous savons que les journalistes et les gens de Beni ne croyaient absolument pas à l’hypothèse de l’ADF-Nalu. Pour eux, ces atrocités étaient organisées par Kinshasa. Il y avait sur place des officiers de haut rang considérés comme très proches du chef de l’Etat et qui ne répondaient pas à la chaîne de commandement de l’armée mais obéissaient directement aux ordres venant de la chaîne de commandement de la maison militaire de Kabila. On commençait ainsi à parler, un mois après le début des massacres, de responsabilité de Kinshasa. Or, le Congo se construit aussi à partir de rumeurs et il fallait prendre ces hypothèses avec prudence. Donc, au niveau de l’Agence d’information, nous avons cherché des sources fiables d’information avant d’assumer ces affirmations comme véraces. Et on a trouvé des éléments qui accréditaient ces informations. Le premier, très important, est un élément officiel : fin octobre 2014, une commission parlementaire congolaise se rend sur place. Elle est composée pour moitié de députés de la majorité et pour moitié de l’opposition, ce qui la rend crédible. Ces députés rédigent un document qu’on a essayé de tenir caché, mais qui a quand même circulé. Il révèle que des unités de l’armée, alertées parce qu’il y avait un massacre, souvent pas loin de leur base, et souhaitant intervenir, recevaient l’ordre de rester sur place. On a trouvé ensuite d’autres indices : les massacres ont commencé à être exécutés par des gens en uniforme des FARDC et, dans nombreux cas, les tueurs restaient dans les lieux de leur forfait toute la nuit alors qu’à peu de distance se trouvait une base de l’armée régulière ou de la MONUSCO. Les gens ont remarqué ces faits étranges et il y a eu des manifestations contre la MONUSCO, accusée d’inaction ou même de complicité avec les assaillants. À cette époque, un mois environ après les massacres, cette hypothèse commence à s’étayer. On sent la manipulation et l’intox et cela se passe pendantque le mois de novembre est marqué par la recrudescence des massacres. Il y a déjà des dizaines et des dizaines de morts.

Concernant la mission onusienne, des soldats tanzaniens sous bannière de l’ONU ont été tués. Comment peut-on peut comprendre cet événement ?

Cet épisode s’est déroulé en 2015. Radio Okapi et la presse font état d’un affrontement entre la Brigade, la FIB (Force d’intervention brigade des NU), qui surprend cette fantomatiques ADF-Nalu en train de dévaliser un camion de bière et intervienne en laissant deux hommes sur le terrain. On dit alors que deux militaires tanzaniens de la brigade ont été tués par l’ADF. Il y a eu récemment un rapport d’experts des NU, dans lequel on affirme qu’en réalité, les deux militaires tanzaniens avaient été tués par des militaires de FARDC. Par ailleurs, on a découvert quelques temps après qu’il y a eu l’inverse : des militaires de FARDC, soi disant tués par l’ADF-Nalu quelques temps après, avaient été abattus par des militaires de la brigade onusienne. Tout cela laisse penser que s’il y a des unités de la FARDC impliquées dans les massacres, et il est tout à fait possible et qu’il y ait des unités qui se fassent la guerre entre elles. La MONUSCO et sa Brigade ne peuvent pas ignorer tout ça, elles doivent être, d’une manière ou d’une autre, être impliquées dans ce genre de dynamique.

(1re partie)

Propos recueillis par Jean-Luc Galabert

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Général Jean Baillaud, patron des forces de l’ONU en RDC
Mis en ligne par L’Agence d’information
 8/05/2016
 http://lagencedinformation.com/099-rdc-management-par-la-terreur.html
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Scaffolded by DRC’s government, the theory of Ugandan rebels of the Allied Democratic Forces (ADF)’s liability in the massacres of the Far North is contradicted by many witnesses, observers and analysts. It most likely would be a diversion, exploited by Kabila to distract the debate on constitutional reform, and to rule out the controversy on the hunt constantly postponed against the FDLR. The sidelining of General Mundos, considered as one of the prime contractors for the massacre had been requested by the people who now see it as a confirmation of army’s involvement in the atrocities.

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L’information provient du représentant congolais de la FIDH. Quant à Zoé Kabila, c’est le frère du Président, à la tête d’un empire financier fruit de la prédation des ressources naturelles et budgétaires et dont le trésor se trouve dans les paradis fiscaux.

L’Agence d’information

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 22/01/2018

Guerre et bombardements autour de Goma

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Fighting resumed in Kivu between the coalition FARDC-FDLR-Mayi-Mayi – supported by MONUSCO –, and the M23, this Wednesday 21 and Thursday, August 22, 2013. On Thursday, the FARDC helicopters first "exercised" on antennas of a telecommunications station, and would have then bombarded Rwandan territory, causing no casualties, and the city of Goma, where several civilians died.

Mis en ligne par L’Agence d’information

 22/08/2013