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Vers la guerre totale ?

Au Kivu, Kabila joue la carte de la radicalisation

16/06/2013 Analyses

Les rafles de Goma sous les yeux de la MONUSCO dévoilent la convergence de forces locales, régionales et internationales autour de la solution militaire de la crise dans l’Est de la RDC. Mobilisée par une idéologie raciale et par des intérêts obscurs, cette coalition vise le pouvoir de Kigali au risque d’une conflagration générale et d’une véritable épuration ethnique dans les Grands Lacs.

The round-ups in Goma which are proceeding in plain sight of MONUSCO reveal a convergence of local, sub-regional and international interests behind a military solution to the crisis in eastern DRC. Mobilized by a racial ideology and by unavowed objectives, this coalition is aimed at the government in Kigali, at the risk of a widespread conflagration and true ethnic cleansing in the Great Lakes.


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« Il ne sera pas question de philosopher. Le M23 dans sa forme de groupe armé politico-militaire et force négative doit cesser d’exister. Le M23 doit déposer les armes et certains membres de ce mouvement qui ne sont pas coupables doivent suivre un programme d’intégration sociale… Un processus sans fin (des pourparlers) empêcherait la Brigade de faire son travail » Raymond Tshibanda, ministre des Affaires étrangères de la RDC, le 11 juin à Kampala, Ouganda.

« Nous allons utiliser tous les moyes : pas seulement la force d’intervention, mais tous les moyens disponibles pour aller à la poursuite de ceux qui commettent des crimes contre les populations civiles » Général Alberto Dos Santos Cruz, commandant de la MONUSCO, le 12 juin à Kinshasa.

« La MONUSCO ne traite pas avec le M23, la MONUSCO ne collabore pas avec le M23, la MONUSCO ne s’adresse pas au M23. Donc, il faut que ceci soit clair, car nous n’avons aucune relation avec le M23, qui par ses pratiques, continue toujours à semer la violence dans les territoires qui sont sous son contrôle » Lieutenant-colonel Félix Basse, porte parole militaire de la MONUSCO, le 13 juin à Goma, au Kivu, dans l’Est de la RDC.

Emblématiques et très orientées politiquement, les déclarations de ces trois hauts officiels de l’Etat rdcongolais et de la Mission des Nations Unies en RDC (MONUSCO) sont tombées dans le moment de majeure intensité des rafles de prétendus sympathisants du M23 dans la ville de Goma, pour la plupart des ressortissants Tutsi congolais. Elles confirment la convergence d’une coalition de forces congolaises, régionales et internationales autour d’un projet de guerre totale qui, depuis l’Est de la RDC, pourrait embraser le Rwanda voisin.

Les ratissages, dans les rues et dans les maisons de Goma, mais aussi de Bukavu, et la déportation à Kinshasa de ressortissants congolais, appartenant majoritairement à la communauté banyarwanda, accusés de connivence avec le mouvement révolutionnaire du M23, s’inscrivent dans la logique de l’épuration ethnique et de la diabolisation d’un groupe humain censé porter la responsabilité des conflits, des atrocités et des dévastations qui ravagent le Kivu depuis 20 ans.

Leur objectif est également (comme cela fut le cas le 20 mai, lors de l’attaque de l’armée régulière, les FARDC, contre la rébellion à Mutaho) de pousser le M23 à riposter sur le plan militaire, pour ensuite l’acculer au rôle supposé de “force négative”, et de provoquer une réaction diplomatique vigoureuse de la part du Rwanda, pour démontrer subrepticement ses accointances avec ce mouvement.

La France, les experts de l’ONU et les honorables correspondants

Ces opérations aux allures de véritables pogroms – démarrées il y a une quinzaine de jours selon la Radio Okapi de la MONUSCO – se sont déroulées en présence des Casques Bleus, dont le nouveau chef venait pourtant d’affirmer que la protection des populations demeure la fonction prioritaire de son mandat. Elles ont été l’œuvre d’une cellule spéciale des services de renseignements militaires des FARDC qui a été créée à Goma pendant l’été 2012 pour fabriquer des preuves attestant le soutien de Kigali au M23. Selon nos sources à Goma, cette cellule, dite T2, du lieu où le siège de la sécurité militaire se trouve, est dirigée par Kalev Mutond – le tout puissant patron de l’Agence nationale de renseignement (ANR), sorte de Gestapo congolaise. Elle est à l’origine, entre autres forfaits, du faux témoignage des six prétendus soldats rwandais démobilisés et censés avoir servi dans les rangs du M23 lors des premiers combats d’avril-mai 2012.

La cellule a aussi collaboré avec un groupe d’experts des Nations unies, très controversé et dirigé par Steve Hege, depuis reconnu comme sympathisant des rebelles hutu rwandais, et anciens génocidaires, des FDLR. Le panel est à l’origine du fameux “addendum” (S/2012/348/Add.1) du 26 juin 2012, dont le but était de prouver l’implication de Kigali dans la naissance du M23. Dans le texte même, on ne fait pas mystère d’avoir utilisé les informations venant des renseignements de la RDC. Et ce n’est pas un hasard non plus si, quelques temps après, le 3 août, le représentant de la France au Conseil de Sécurité rédige une déclaration dans laquelle les quinze membres de ce dernier « réitèrent leur ferme condamnation de tout appui extérieur apporté au M23… et… demandent en outre à tous les pays de la région de coopérer activement avec les autorités congolaises pour le démantèlement et la démobilisation du M23 ». Suivant l’allusion au soutien prétendu de Kigali à la rébellion, l’appel à l’intervention musclée des Etats voisin de la RDC donnait — déjà à l’époque – toute la mesure du risque d’escalade militaire, ou même de conflagration régionale, pris par l’instance onusienne sous influence française.

Le processus de Kampala

Si la stratégie concoctée à Paris en liaison avec le Département onusien des missions de maintien de la paix (DPKO), également sous commandement français, n’a pas abouti rapidement, cela est dû à l’entrée sur la scène diplomatique des pays de la Conférence international de la région des Grands Lacs (CIRGL) qui tentent d’imposer la solution négociée de la crise entre Kinshasa et le M23. Ceux-ci se battent pour l’application du principe de la solution africaine aux problèmes africains, mettant en place les pourparlers de Kampala entre les deux parties, et optant pour la formation d’une Brigade internationale neutre à envoyer à l’Est de la RDC avec une fonction dissuasive. Depuis, le bras de fer s’est installé entre le Conseil de Sécurité et la CIRGL, le premier essayant à tout prix d’absorber le processus de Kampala, entamé par la deuxième en vue d’un règlement pacifique de la crise.

Pour torpiller ces efforts de paix, Paris a appelé à la rescousse Dar es Salam, connu pour sa solidarité inconditionnelle avec les forces génocidaires (FDLR) également soutenues par la France depuis leur installation au Kivu, en 1994, après avoir encadré leur action génocidaire au Rwanda, comme on sait.

Les bonnes œuvres de Kikwete et la « révolution onusienne »

Le 21 janvier dernier, le président tanzanien Jakaya Kikwete se rend à Paris à la rencontre de Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères. Au menu de la discussion, la crise en RDC est l’enjeu principal de la relation bilatérale. Les Tanzaniens se verront ainsi attribuer le commandement de la Brigade spéciale d’intervention, version agressive, making war, de la Brigade internationale neutre que souhaitait la CIRGL/SADC. Le déploiement de cette brigade « offensive », en discussion à partir de la rentrée 2012, a été formellement établi par la fameuse résolution 2098 du CS (S/RES/2098), du 28 mars. Un acte qui constitue en lui-même une véritable révolution : pour la première fois dans l’histoire de l’ONU, un mandat offensif est confié aux Casque Bleus avec la tâche de traquer et démanteler un adversaire bien ciblé, de surcroît l’une des parties en cause d’un conflit auquel on devrait au contraire trouver une issue négociée.

Sur les 3000 soldats affectés à cette force, on fixe que mille seront Tanzaniens, mille Sud-africains et mille Malawites. Le général tanzanien James Mwakibolia en est le patron établi, mais moult observateurs pensent que la direction réelle des opérations sera plutôt du ressort des barbouzes (?) français qui, fin avril, ont posé leurs valises à l’Hôtel Linda de Goma. Des Français ont été également aperçus par nos correspondants à Goma, dans les premières patrouilles de la Brigade, à proximité des lieux de rafles anti-Tutsi.

On sait aussi que, quelques semaines après le meeting de janvier à Paris, la commission de l’armée tanzanienne ayant en charge la Brigade spéciale invitait à Dar-Es-Salaam des hauts responsables des FDLR pour qu’ils apportent leur expertise et leur contribution directe sur le terrain dans les combats à venir contre le M23. Cela fait bientôt neuf ans, en effet, que ces anciens Interahamwe et ex-FAR ont été confrontés d’abord au CNDP (Congrès national pour la défense du Peuple), de Laurent Nkunda, et aujourd’hui au M23, qui en est issu.

Au cœur de l’option guerrière, les génocidaires

Par conséquent, nul ne s’étonnera si, pendant le sommet de l’Union Africaine (UA) du 26 mai 2013, à Addis Abeba, le président tanzanien Jakaya Kikwete affirmait que le Rwanda doit négocier avec les FDLR pour une solution globale de la crise dans les Grands Lacs. Il est facile de prévoir, à l’aune de cette attitude, et vues toutes les relations nouées, que les opérations de la Brigade évolueront sur le terrain avec le soutien des FARDC et des FDLR, ces deux dernières “travaillant” déjà ensemble depuis des années. Il est aussi évident que cette coalition – France, Tanzanie, MONUSCO, FARDC, FDLR – décèle un conglomérat de forces extrémistes, animées par une idéologie négationniste, rwandophobe et anti-Tutsi, avec des composantes qui cultivent depuis belle lurette la folle ambition de porter la guerre jusqu’à Kigali, pour prendre leur revanche de 1994. « Reconquête » du Rwanda dans l’optique avouée de « terminer le travail », et d’une solution finale.

Les rafles de Goma sont un signe troublant de cette guerre totale qui s’annonce.

Quand les effectifs de la Brigade, appuyés par FARDC et FDLR, s’attaqueront aux positions du M23 qui délimitent le territoire sécurisé par ce mouvement et densément peuplé par des communautés en majorité rwandophones, de quelle protection de populations civiles pourront alors se vanter les officiels onusiens après avoir pris la responsabilité d’avoir mis en place un tel engrenage meurtrier ? A Rumangabo, où se trouve la plus importante base militaire du M23, les combattants du mouvement politico-militaire sont déterminés. Ils ont le moral, les moyens pour se défendre, la conviction d’être dans leur bon droit et de n’avoir rien à perdre. Prêts à payer le prix du sang pour vivre ou mourir sur la terre de leurs ancêtres.

Ailleurs au Kivu, les esprits ont été surchauffés par les faucons locaux, comme le gouverneur Paluku, et on entend des propos évoquant la sinistre Radio des Mille Collines qui diffusait les messages génocidaires en 1994.

Bâti sur la haine et la prédation, le pouvoir de Kabila vacille, la Brigade offensive de l’ONU et ses alliés historiques des forces génocidaires (FDLR) étant ses derniers remparts, avec la France qui tire les ficelles.

Sentant monter la pression militaire, Kigali choisit le silence. Attitude prudente et responsable. Mais le profil bas sera-t-il toujours payant face à la poursuite de l’escalade ?

Luigi Elongui

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